« On la ressentait mais on ne l’avouait pas cette violence au quotidien », reconnaît aujourd’hui Vanessa Péan. Elle et son mari Samuel, éleveurs, ont connu les soixante-dix heures hebdomadaires de travail sans pouvoir se payer un salaire décent, les nuits sans sommeil à se demander comment rembourser les centaines de milliers d’euros de dettes. « C’est maintenant qu’on a arrêté qu’on s’en rend compte en fait qu’on est libérés, et on se dit : c’est de l’esclavage ! » Leur ferme a finalement été mise en liquidation judiciaire, et ils ont dû vendre leurs quatre-vingts vaches laitières. Comme eux, on le sait, des milliers d’agriculteurs désespérés se voient contraints d’abandonner leur activité.
Nicolas Legendre, longtemps correspondant du journal Le Monde à Rennes, est fils de « petits éleveurs laitiers »*. Les trois cents témoignages de son enquête – réalisée sur plusieurs années pour le quotidien –, rassemblés dans le livre Violence dans les champs, avaient été publiés pour la plupart sous couvert d’anonymat, par peur des représailles.
Dans le documentaire homonyme, les acteurs du monde agricole qui ont accepté de témoigner le font à visage découvert mais n’occultent rien de la violence au quotidien : à l’égard des paysans, de l’environnement et même des institutions. Ce modèle agricole a un nom : le système productiviste.
Longtemps, celui-ci a imposé le silence, mais aujourd’hui, devant le désastre écologique et humain, la parole se libère.

C’est un système qui, à bien des égards, a une dimension totalitaire : c’est-à-dire qu’il ne supporte pas d’être remis en cause.
Renaud Layadi, économiste à la région Bretagne
Un système inspiré des États-Unis dans la France de l’après-guerre où l’urgence de nourrir la population impose la réforme de l’agriculture. La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) voit le jour en 1946, avec un objectif : moderniser l’agriculture pour produire plus et parvenir à l’autosuffisance alimentaire.
Mais c’est à l’aube des années 1960 que les nouvelles lois d’orientation agricole naissent de la politique agricole commune européenne (la PAC). « Absolument fondatrices », selon Ève Fouilleux, directrice de recherche au CNRS, elles associent le ministère de l’Agriculture, la FNSEA et le mouvement des Jeunes Agriculteurs. Un système de gouvernance unique, toujours en vigueur : la cogestion.
Aux côtés de ces trois acteurs : les coopératives, le Crédit agricole et l’assureur Groupama. « C’est le dernier système soviétique : on a une imbrication de la profession agricole et de l’État, résume l’économiste Renaud Layadi. Tout est décidé entre oligarques et l’agriculteur de base a assez peu son mot à dire. »
La FNSEA s’est rendue incontournable parce qu’elle verrouille tous les espaces de décision.
Benoît Biteau, agriculteur et député écologiste
Cette transition vers l’agriculture industrielle – où il faut agrandir les parcelles pour produire davantage – se traduit par un vaste remembrement. Le paysage se transforme, comme en Bretagne, principal territoire agro-industriel français, où « landes, prairies, tourbières, mares, talus, sentiers, cours d’eau secondaires ont été détruits ou modifiés par milliers (…) pour laisser place à un paysage industriel, façonné par des machines, pour produire des denrées destinées à l’industrie ».**
Pour Emmanuel Hyest, président de la Fédération nationale des Safer (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural), « si on ne l’avait pas fait, l’agriculture française n’existerait plus ». Mais, souligne l’apiculteur Gilles Lanio : « Le démembrement a été fait en dépit du bon sens, il n’y a pas eu de réflexion. »
Culture intensive et standardisation des moyens de production – mécanisation, utilisation de pesticides et importation de l’alimentation animale –, le paysan devient un exploitant agricole. Et les terres deviennent un enjeu de conquête.

Ce qui a tué l’agriculture, c’est la financiarisation, mais c’est surtout l’industrialisation.
Philippe Grégoire, éleveur et cofondateur du Samu social agricole
Dans les années 1970, les coopératives fusionnent, la concurrence sur le marché international contraint à exporter toujours plus de volumes à des prix toujours plus bas. « Au fil du temps, l’agriculteur s’est retrouvé appauvri », raconte l’éleveur Philippe Grégoire, cofondateur du Samu social agricole. En quarante ans, l’endettement des agriculteurs a été multiplié par quatre.
Stéphane Mial est agriculteur dans la Loire et se souvient de ses débuts à 80 ans : « La banque m’a prêté 300 000 euros sans garanties... Une fois qu’ils vous tiennent, vous n’avez plus le choix que de rester dans le système. » En plus de ses quatre-vingts heures de travail hebdomadaires, il cumule les boulots de nuit, la fatigue. Et un jour, c’est l’accident de tracteur… « On se pose beaucoup de questions : faire le choix d’arrêter, de partir aussi… de quitter ce monde. » Une réalité de plus en plus fréquente...
« J’ai des coups de fil en permanence d’agriculteurs qui veulent se suicider, s’indigne Philippe Grégoire. Mais tout le monde s’en fout ! »

Il m’a fallu beaucoup de temps à accepter que je m’étais trompé, que l’agriculture à laquelle j’avais cru pendant des années, ce n’était pas une agriculture qui allait nourrir la France, qui allait faire vivre ses paysans.
Paul François, agriculteur retraité, cofondateur de l’association Phyto-victimes
Ceux qui ont fait le choix d’un autre modèle, l’agro-écologie, viennent souvent de l’agriculture traditionnelle. Ils ont été des victimes des pesticides – comme beaucoup d’agriculteurs atteints de cancers – et constaté la chute de la biodiversité. Et vivent mieux aujourd’hui.
Mais continuent de subir la violence : celle de ceux qui ne leur pardonnent pas de sortir du système et tiennent des discours haineux contre les écolos.
À l’image de cet agriculteur retraité, Paul François, cofondateur de l’association Phyto-victimes, intoxiqué par un herbicide de Monsanto et qui a été agressé dans son garage par trois individus.
Pour Benoît Biteau, agriculteur et député écologiste, « c’est ce que j’appelle l’équilibre de la terreur : ils font flipper tous les ministres de l’Agriculture qui se sont succédé… Ce sont des violents en vrai ».
Nicolas Legendre « rencontre aussi ces paysans enfermés dans un système maltraitant, en proie à la concurrence internationale, et dont la grande majorité aimerait transformer ses pratiques ».
Et pourtant, rappelle le céréalier et arboriculteur, Emmanuel Hyest, « les études de l’Inra démontrent que plus il y a d’agriculteurs, plus le produit agricole français est bon. Et, inversement, moins il y a d’agriculteurs, moins la France produit. »
* Le Monde du 18 avril 2023.
** Nicolas Legendre dans son livre Violence dans les champs.
Liste des intervenants
Benoît Biteau, agriculteur et député écologiste ; Pierre Chesnot, agriculteur ; Ève Fouilleux, directrice de la recherche au CNRS ; Paul François, agriculteur retraité, cofondateur de l’association Phyto-victimes ; Gilbert Godet, conciliateur de justice et médiateur ; Philippe Grégoire, éleveur et cofondateur du Samu social agricole ; Emmanuel Hyest, président de la Fédération nationale des Safer 2010-2025 ; Gilles Lanio, apiculteur ; Renaud Layadi, économiste à la région Bretagne ; Marylise Lebranchu, conseillère régionale de Bretagne (1986 à 2015) et députée du Finistère (2002-2012) ; François-Régis Lenoir, agriculteur et psychologue ; Edouard Lynch, historien spécialiste de la paysannerie française ; Stéphane Mial, éleveur ; Émilie Ollion, consultante et formatrice en agro-écologie ; Vanessa et Samuel Péan, éleveurs ; Gwenaëlle Raynaud, agricultrice
Un documentaire suivi d’un débat présenté par Aurélie Casse
Avec Nicolas Legendre, réalisateur ; Marine Colli, consultante indépendante spécialiste des politiques agricoles et de commerce international, cofondatrice de l’association Les Voix agricoles, qui regroupe des agriculteurs ayant le sentiment d’être invisibilisés dans le débat public ; Meryl Cruz Mermy, agricultrice bio dans l’Ain, en polyculture et élevage ; Ève Fouilleux, directrice de recherches en science politique au CNRS, et chercheure associée au Cirad
Les réalisateurs
Nicolas Legendre, coréalisateur

Journaliste, écrivain et photographe, né en 1985, il a notamment collaboré au Monde, à Géo et à la revue XXI.
Il a publié en 2023 Silence dans les champs (Arthaud), enquête sur le complexe agro-industriel breton, récompensé par le prix Albert-Londres et le prix du Livre pour la Transparence et l’Éthique.
Nicolas a travaillé en tant qu’auteur sur trois documentaires consacrés au naufrage du pétrolier Erika, diffusés par France Télévisions en 2019.
Magali Serre, coréalisatrice
Réalisatrice et autrice de documentaires d’enquête, de géopolitique et d’histoire, elle a vécu plusieurs années sur le continent africain où elle a travaillé comme journaliste sur les questions de démocratie et de transparence financière.
En 2000, elle participe aux débuts du magazine Pièces à conviction sur France 3, dont elle signe une vingtaine d’enquêtes. La plus remarquée, Les Apprentis jihadistes du XIXe arrondissement est finaliste du prix Albert-Londres 2005. Dans sa filmographie récente : Djihad sur l’Europe (Arte 2023, série de 3 x 52 min), Général Soleimani, le stratège de l’Iran (Arte, 2021), Embargo sur l’Iran (Arte, 2020), Hissène Habré : procès d’un allié embarrassant (France 5, 2016), Filières des Buttes-Chaumont : comment le monstre a grandi (France 3, 2015).
Elle est l’autrice de Mon frère, le djihad, Daech et moi (Le Seuil, 2025) et Les Wildenstein (Lattès, 2013), fruit de trois ans d’enquête sur la plus grande famille de marchands d’art du XXe siècle.
Magali Serre est par ailleurs présidente de Disclose, un média d’investigation à but non lucratif.
Le Monde en face : Violence dans les champs

Documentaire (70 min - inédit - 2026) – Un film de Nicolas Legendre et Magali Serre – D’après l’enquête Silence dans les champs de Nicolas Legendre, aux éditions Arthaud,
Prix Albert Londres 2023 – Production Vivement Lundi ! avec la participation de France Télévisions
Violence dans les champs est diffusé dans Le Monde en face dimanche 29 mars à 21.05 sur France 5
À (re)voir sur france.tv
