Je suis martiniquaise par ma mère et guadeloupéenne par mon père. Je n’ai pas questionné la mort de mes ancêtres, je n’ai même jamais imaginé qu’ils pouvaient être là sous le sable de ces plages. Aujourd’hui je veux compléter mon histoire, remplir les pages blanches. Cette aventure scientifique est pour moi une promesse, la révélation d’une mémoire trop longtemps enfouie.
Claire Perdrix
C’est une scène qui défie l’entendement. Des os humains autrefois ensevelis retrouvés à quelques encablures de la mer. Une multitude de corps de tous âges avec pour point commun celui d’avoir été de leur vivant des êtres asservis. Combien sont-ils à reposer dans ces cimetières de fortune ? « Il faut savoir que les esclaves selon le Code noir [officiellement abrogé le jeudi 28 mai 2026] devaient être baptisés à leur arrivée dans les colonies selon la religion catholique apostolique et romaine, explique l’archéo-anthropologue Patrice Courtaud. Pour autant, manifestement, ils n’avaient pas accès aux cimetières consacrés, autour des églises. »
« Nous, à La Réunion, précise la politologue des systèmes esclavagistes Françoise Vergès, on avait parlé des “morts sans sépulture”. Il n’y avait nul endroit où aller. Sauf que peut-être toute l’île elle-même devenait cette sépulture, puisqu’on savait que toutes ces personnes, qui avaient été importées de force, étaient mortes et donc elles étaient quelque part, dans le sol, les forêts, les montagnes. Les esclavisés certainement sur la plantation savaient et peut-être accomplissaient des rites, mais tout ça a été effacé ensuite après l’abolition de l’esclavage. Donc, aujourd’hui, on ne peut pas parler de cimetière, c’est une fausse commune. Le cimetière, comme endroit où je peux me rendre parce que c’est là que je vais accomplir les rites que les sociétés accomplissent, c’est aujourd’hui qu’il va se construire. »
Autant d’hommes, de femmes et d’enfants déconsidérés même après leur mort, dont on tente aujourd’hui de connaître l’histoire. À travers eux, c’est un pan de notre passé auquel nous devons nous confronter, en nous interrogeant sur cette capacité que nous avons eue de réduire à l’état d’esclavage des êtres humains, à les considérer comme des « êtres meubles » (d’après le Code noir), à avoir eu droit de vie et de mort sur eux après les avoir arrachés à leur famille, à leur terre, à leur continent. En étudiant leurs squelettes, en recessant ces sépultures, en consultant différents registres tenus à l’époque coloniale, on leur rend un peu de leur dignité volée et d’un oubli dans lequel certains ont cherché à les emmurer.
On était convaincus que si on réalisait l'ossuaire, le tombeau comme on l'appelait à l'époque, ce serait un acte, une œuvre de réparation. Réparation pour les gens qui avaient été mis là, des gens à qui on avait nié l'humanité. Notre histoire est douloureuse mais même les histoires douloureuses, on ne les efface pas. On ne crée pas autour d'elles du silence.
Jean-Albert Privat, membre du KAB, Komité Ansbèlè
Cent soixante-dix-huit ans après le deuxième décret d’abolition de l’esclavage en France, un quart de siècle après la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité par la loi Taubira, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité l’abrogation du Code noir ce jeudi 28 mai 2026.
« Ouest-France », 28 mai 2026
Mémoires enfouies
Les rivages de la Guadeloupe et de la Martinique révèlent une vérité à la fois saisissante et implacable, vestige d’un crime du passé. À quelques pas des baigneurs, des ossements humains, patinés par le sel, affleurent à la surface du sable. Sous l’effet conjugué de l’érosion côtière et du dérèglement climatique, d’anciens cimetières d’esclaves refont surface, bouleversant notre compréhension de l’histoire de l’esclavage. L’étude de ces ossements par les scientifiques livre des données inédites, et les os eux-mêmes deviennent autant de témoins silencieux. Dans ce documentaire inédit, archéologues et collectifs de descendants unissent leurs efforts afin de reconstituer les trajectoires de vie des centaines de milliers de personnes asservies sur ces terres. Une enquête scientifique d’envergure qui redonne voix à une mémoire longtemps enfouie.
Documentaire (52 min - inédit) – Autrices Claire Perdrix et Aurélie Bambuck – Réalisation Claire Perdrix – Production Les Nouveaux Jours Productions et le CNRS, avec la participation de France télévisions, de l’Inrap, Centre National du Cinéma et de l’image animée – Avec le soutien de la Procirep – Société des Producteurs et de l’Angoa - de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage
Ce documentaire est diffusé lundi 1er juin à 00.05 sur France 3
Mémoires enfouies est à voir et revoir sur La1ere.fr et france.tv
