La première fois que nous nous sommes tous retrouvés pour travailler, on s’est dit : mais comment on va se comprendre entre sourds et entendants. Et puis, en réalité, il suffit d’une écoute, car ce n’est finalement pas la langue qui est la plus importante. Ce qui compte, c’est l’envie. L’envie de jouer ensemble avec le cœur.
Yasuto
Ils sont écoliers, retraités, comédiens. Vivent leur vie presque comme tous les citoyens japonais. Mais dans une société codifiée aux règles que chacun s’applique à respecter (ou presque), comment vivent-ils leur surdité ? Pour le découvrir, le mieux est encore de partager un peu de leur intimité professionnelle, scolaire ou sociale, ponctuée de souvenirs plus ou moins agréables.
« Toute mon enfance, explique Meg, aujourd’hui retraitée, j’ai senti un regard posé sur moi, un regard de mépris (...). À l’école, la langue des signes était interdite. Je n’avais pas le droit de signer. On voulait nous faire parler. Alors nous devions nous entraîner sans cesse à oraliser. Cela demandait beaucoup de travail. » Des conditions d’apprentissage aux antipodes de celles proposées par l’école Meisei qui accueille 64 élèves (scolarisés de la maternelle au collège). Comme le précise son directeur, Kosuke Ono : « Au Japon, il existe une centaine d’écoles pour les enfants sourds. Meisei est la seule école bilingue. Dans la plupart des autres établissements, l’enseignement est centré sur l’audition, la réparation, la rééducation, l’oralisation. Ce qui n’est pas le cas dans notre établissement. Tout est en langue des signes. L’enseignement se fait en japonais écrit, en langue des signes. C’est ce que nous appelons un enseignement bilingue. »
Cela fait maintenant quinze ans que la langue des signes japonaise est reconnue. Sans doute cela a-t-il contribué à changer le regard sur celles et ceux qui l’utilisent quotidiennement pour communiquer en tout lieu et en toute circonstance. Se dire que c’est une langue comme une autre, qu’il est possible de l’apprendre et de s’en servir pour transmettre un savoir ou des émotions, comme le fait Yasuto. « C’est vers 17-18 ans que pour la première fois j’ai vu un sourd sur scène (...), se souvient le comédien. C’était un one-man-show entièrement en langue des signes. On riait, on pleurait, c’était un vrai plaisir. Et puis, après, j’ai commencé à découvrir d’autres artistes sourds. J’ai adoré, cela m’a donné envie. C’est comme cela que je suis devenu comédien. »
Et comme le précise si justement l’une des élèves de l’école Meisei : « On apprend dans notre langue et on apprend surtout à être fier de ce que nous sommes. J’ai confiance en moi. Et pour l’avenir, je sais que je saurai assumer qui je suis dans la société. Cela ira. » Sans doute nos témoins les plus âgés, Meg et son mari Kaz, auraient aimé à leur époque bénéficier d’une telle bienveillance et d’une telle approche au cours de leur scolarité ou lorsqu’ils signaient dans la rue…
J’ai été en charge des comédiens sourds. Et il y avait un metteur en scène entendant qui a dirigé les comédiens entendants. Nous avons travaillé de manière parallèle (...). Et nous avons inventé, travaillé sur un concept qui est la musicalité des sourds. D’ailleurs, nous avons inventé un signe. Avec ces 23 comédiens sourds, nous avons réfléchi à savoir quel était le rythme du corps, le style de notre musicalité.
Eri Makihara, metteuse en scène
L’Œil et la Main : Échos de Tokyo
Diptyque documentaire (2 x 26 min – inédits) – Réalisation Maud Colin –Production ZED et France Télévisions – Avec la participation du CNC – Avec le soutien de l’Agefiph
Héritage (premier volet)
Trois générations de sourds se croisent et nous racontent ce que signifie être sourd au Japon aujourd’hui : Meg et Kaz, la mémoire sourde, Yasuto, l’énergie d’un jeune artiste, les élèves de l’école bilingue Meisei, qui grandissent en langue des signes. Entre rituels et transmission, le film interroge ce qui nous relie au passé pour mieux se projeter dans l’avenir.
Ce documentaire est diffuséle lundi 13 avril à 13.00 sur France 5
Horizon (second volet)
Dans ce second volet, nous retrouvons nos personnages, cette fois tournés vers l’avenir. Le comédien Yasuto, le couple d’âge mûr Meg et Kaz et les élèves de l’école Meisei nous font entendre leurs rêves, leurs combats et leur désir de visibilité dans la société japonaise contemporaine. Le film explore les tensions entre aspirations individuelles et enjeux collectifs, dans un pays où chaque interaction repose sur un code social précis.
Ce documentaire est diffusé le lundi 20 avril à 13.00 sur France 5
« L’Œil et la Main : Échos de Tokyo » est à voir et revoir sur france.tv
