« Quelle est la pratique solitaire qui touche surtout les adolescents et peut rendre sourd ?», s'interrogeait, pince-sans-rire, le journaliste Bruno Masure en ouverture du JT d'Antenne 2 en 1992. « Réponse : l'usage excessif du Walkman. » De fait, pour les jeunes de ces années 1990, la dernière génération à avoir grandi sans internet, le baladeur est le gadget transgressif par excellence, le marqueur d'autonomie de toute une génération, voire son instrument d'émancipation. On l'écoute en cachette de ses parents, le soir et même en cours (dans la paume de la main et l'oreillette discrètement coincée sous le pull), on y enregistre des mixtapes de ses morceaux préférés (on ne parlait pas encore de playlist) et, surtout, on s'y repasse, en boucle, les émissions de libre antenne de Fun Radio (Lovin' fun animé par Doc et Difool) et Skyrock (Skyclub animé par Tabatha Cash).
Réalisé par deux anciens ados des années 1990, Abel Mestre (journaliste au Monde) et Jérémy Michalak (producteur indépendant), Libre antenne revient sur l'onde de choc qui secoua les ondes FM avec l'arrivée de ces émissions nocturnes de discussions et d'échanges qui prônaient « le sexe sans complexe, l'amour avec humour », selon la formule de Difool, un espace décomplexé où l'on pouvait rire, parler, écouter et, surtout, être écoutés, une sorte de vaste cabinet de psy ouvert à toutes les oreilles, un espace déjanté où l'on pouvait tout dire, tout oser, tout demander, surtout les questions les plus intimes...
C'est le grand secret des ados des années 1990, ces émissions. C'est notre petit trésor. Nos parents n'en savaient rien. Pour nous, c'était un vent de liberté, qui était fou !
Jérémy Michalak (producteur)
« Les adultes n'ont pas compris l'impact que ces radios allaient avoir pour toute notre génération », commente Jérémy Michalak. Après les années fric et frime de la décennie 1980, le quotidien des années 1990 est marqué par les inquiétudes liées au sida, à la montée de l’extrême droite et à la perspective du chômage de masse. Raconter aujourd'hui l'épopée de la libre antenne, décrire ses origines et ses succès, décrypter ses excès et, surtout, lui rendre hommage, c'est raconter les désillusions et les angoisses d'une jeunesse désabusée et déboussolée qui a dû apprendre à se construire dans un monde toujours plus incertain, entre la chute du mur de Berlin en 1989 et celle du World Trade Center en 2001.
La libre antenne était un totem. Chaque soir, des millions d'ados trouvaient un refuge, une soupape à la pression de leur âge et de leur époque, dans ces émissions sur mesure. À l'heure où les parents étaient couchés (ou somnolaient devant l'unique poste de télévision), les plus jeunes s'abreuvaient et se consolaient aux voix de leurs grands frères et sœurs radiophoniques (Max, Arnold, Génie, Tabatha, Maurice, Super Nana, Malher, Difool…). Tous les sujets y passaient (les profs, les parents, le sexe, la drogue, le mal-être, l'amitié), comme un apprentissage, en accéléré et sans tabou, de la vie à venir.
Égrenant de savoureuses archives visuelles et sonores (qui sont autant de madeleines pour qui a grandi dans ces années-là), Libre antenne donne la parole (une parole forcément libre, décontractée, et toujours riche en anecdotes et enseignements) aux différents acteurs de l'époque, de Max (animateur du cultissime StarSystem sur Fun Radio) et Maurice (Maurice est ici sur Skyrock) à Emilie Mazoyer (actuelle animatrice sur France Bleu, ancienne auditrice passionnée de la libre antenne), en passant par le sociologue Francis Balle, alors membre du CSA.
Enfin, par-delà le portrait délicieusement nostalgique d'une génération, le documentaire remet en lumière les grandes mutations socio-culturelles des années 1990, pour mieux interroger leurs conséquences sur notre époque actuelle. La féroce bataille commerciale que se livrent Skyrock et Fun Radio, sur le dos de leurs auditeurs-consommateurs, annonce par exemple la recherche effrénée de profits de la modernité tardive. L'usage de plus en plus personnalisé des Walkman (et plus généralement des outils de communication) et la segmentation des programmes (notamment radiophoniques) préfigurent l'individualisme-roi qui prédomine à l'ère des réseaux sociaux. Enfin, les déboires que connut la libre antenne avec le CSA éclaire justement les débats actuels sur la liberté d'expression.
Libre antenne

À l’aube des années 1990, Fun Radio et Skyrock, deux radios FM nationales, choisissent la même cible commerciale : les jeunes. Pour ça, ils ont une arme fatale : la Libre antenne. Un espace libre et décomplexé, où l'on peut rire, parler, écouter et, surtout, être écoutés. Un endroit déjanté où on peut tout dire, poser toutes les questions, surtout les plus intimes, qu’on n’aurait évidemment pas osé (ni voulu) aborder en famille et encore moins en cours.
Surtout, on se rend compte qu'à l’autre bout de la France des filles et des garçons du même âge rencontrent les mêmes galères, ont les mêmes interrogations.
Durant cette décennie bornée par la chute du mur de Berlin et celle du World Trade Center, les ados grandissent en écoutant ces grands frères — et quelques grandes sœurs un peu spéciales — leur parler dans un micro. Max, Arnold, Génie, Tabatha, Maurice, Super Nana, Malher, Difool…
Grâce à eux, la jeunesse s'est construite dans un quotidien marqué par le sida, la montée de l’extrême droite et le chômage de masse, coincée entre MST, FN et CDI. Sur ces ondes décomplexées et ouvertes à tous, on y parlait des profs trop relous, des parents qui saoulent, de l'amour, de la religion, de musique, de la drogue, de l’avenir, de l’amitié, des doutes et des peurs de chacun.
Bien au-delà du divertissement, les libres antennes ont été un totem et un socle fondateur pour toute une génération. Bravant les interdits du CSA, défiant la morale, la bien-pensance, les institutions, et en se moquant de la désapprobation des parents, la libre antenne, c’est le produit culturel clivant qui a permis à cette génération de se construire en opposition avec ses aînés, participant à sa construction intellectuelle, façonnant pour partie une vision de la société et de ce monde que les jeunes étaient sur le point de découvrir.
Documentaire inédit (73 minutes) — Réalisation Abel Mestre et Jérémy Michalak — Production Broadster & Jet Lag — Avec Max et Maurice, animateurs de la libre antenne, Fred Musa, animateur radio, Emilie Mazoyer, animatrice radio, Christophe Beaugrand, journaliste, Gaëlle Voisin, standardiste à Fun Radio, Thibaut Raisse, journaliste, Francis Balle, membre du CSA.
« Libre antenne », diffusé lundi 16 mars à 21.00 sur France 4, est à (re)voir sur france.tv
