« L’empire n’a jamais pris fin. » Comment ne pas penser à cette phrase mystérieuse de l’écrivain américain Philip K. Dick, apparue dans l’un de ses rêves et qui semble désigner une réalité éternelle et cauchemardesque de l’histoire humaine ?* On les avait cru balayés par l’histoire, ces empires européens allemands et austro-hongrois engloutis par la Première Guerre mondiale, ces empires orientaux russe, ottoman, perse, chinois, indien et enfin japonais, effondrés au cours des décennies suivantes, tandis que Britanniques et Français étendaient leur mainmise prédatrice sur le tiers de la planète. Mais en Orient et en Asie, afin de rivaliser, on a décidé de copier l’Occident. L’Europe y a séduit les élites par sa rationalité, sa science, ses techniques et son industrie, elle les a grisées par la nouveauté de ses mœurs. Les vieilles dynasties ont alors fait place à des chefs hybrides, tyrans progressistes et despotes de la modernisation absolue. Puis, au tournant des années 1980, progressivement ou brutalement, ces chefs sont revenus à l’obscurantisme, tout en conservant la brutalité.
Telle est l’analyse proposée par ce documentaire réalisé par Nicolas Glimois, qui entend montrer pourquoi et comment, depuis une trentaine d’années, à Moscou, Téhéran, Ankara, Pékin, Delhi, le règne de la force est de retour, et avec lui la volonté de puissance et le désir de revanche. Vladimir Poutine, Xi Jinping, Narendra Modi, Ali Khamenei et ses successeurs, Recep Tayyip Erdogan, héritiers d’empires défunts, s’acharnent à les ressusciter. Ils règnent en autocrates, persécutent impitoyablement leurs opposants et écrasent cruellement leurs minorités. À l’intérieur, ils nient l’état de droit et les droits humains. À l’extérieur, ils attaquent le droit international. Un même ennemi : l’Occident.
L’Occident ? Ou plutôt l’Europe, car les États-Unis de Donald Trump font désormais défection. Renouant elle aussi avec la logique impérialiste, avec son mercantilisme originel – protection des marchés intérieurs et agression des marchés extérieurs –, sa religion civile et son imaginaire guerrier, rêvant de domination techno-militaire et énergétique, l’Amérique ne veut plus de l’ordre mondial qu’elle a contribué à façonner après 1945 et imposé comme l’horizon libéral de l’humanité. Elle juge qu’elle ne peut que perdre de sa puissance en souscrivant aux principes et aux organismes internationaux qui, désormais, jouent contre elle. Elle leur préfère le chaos auquel aspirent les nouveaux empires. Elle est prête à abandonner l’Europe à Poutine et le Proche-Orient à Erdogan pour se concentrer sur son seul vrai rival, la Chine.
« Grâce à des archives en partie inédites, explique Jean-François Colosimo, le film se concentre sur l’hostilité que vouent à l’Occident les cinq néo-impérialismes menaçants, issus de l’Orient, que sont la Russie, la Chine, l’Inde, l’Iran, la Turquie. La similitude de leurs ambitions et le parallélisme de leurs mutations permettent en effet de décrypter le nouveau désordre planétaire. Il ne s’agit pas, ici, de refaire l’histoire du monde, mais d’extraire les structures, les mécanismes, les articulations de ce tournant, d’expliquer les ressorts de l’actualité, de saisir les situations d’aujourd’hui pour anticiper les scénarios de demain. »
* La phrase de Philip K. Dick a également inspiré son titre à la série de podcasts de l’écrivain et exégète Pacôme Thiellement sur le média en ligne Blast.
Les empires contre-attaquent
Documentaire (92 min – 2026 - Inédit) – Écrit par Jean-François Colosimo – Réalisation Nicolas Glimois – Production Artline Films – Avec la participation de France Télévisions et du CNC
Diffusion dans « Le Monde en face », dimanche 12 avril à 21.05 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv
