Porté pendant près de cinquante ans par la cinéphilie contagieuse, la curiosité, l’érudition et la voix inimitable de Patrick Brion, le Cinéma de minuit fait peau neuve depuis le départ de son créateur en décembre 2024. Désormais programmé le samedi soir sur France 3 (puis le dimanche sur france.tv), le ciné-club mythique du service public se réinvente pour toucher un public plus large et renforcer sa visibilité, tout en poursuivant sa mission de valorisation et de transmission du patrimoine cinématographique.
« J’ai toujours fait en sorte de privilégier le principe de “cycles”, expliquait Patrick Brion à L’Annuel du cinéma en 2009. […] Je crois aux vertus pédagogiques des séries. Avec l’idée, également, de créer des effets de surprise : mélanger des films reconnus – les classiques incontournables – avec des films plus rares. » Fidèle à ce principe, l’émission culte de cinéma continue de raisonner par « cycle », proposant, autour d’une thématique donnée, une sélection de films, tout autant pour nourrir et éveiller les appétits cinéphiles que pour éclairer notre époque contemporaine à travers l’ombre portée des chefs-d’œuvre du passé.
Pour preuve, tout au long de ce mois marqué par la Journée internationale des droits des femmes (dimanche 8 mars), le Cinéma de minuit réunit Ingrid Bergman, Jeanne Moreau, Elizabeth Taylor au cours d’une programmation spéciale qui traverse les époques et les genres. De Hantise (1944) à Qui a peur de Virginia Woolf ? (1965) en passant par le méconnu Le Silence autour de Christine M. (1981), ce premier cycle met à l’honneur de grandes figures féminines du cinéma et interroge la place et l’évolution des femmes dans nos sociétés patriarcales.
— J’aimerais bien comprendre ce qui se passe dans ta tête et pourquoi tu fais ces choses insensées et malhonnêtes !
Gregory (Charles Boyer) et Paula (Ingrid Bergman) - « Hantise » de George Cukor (1944)
— Insinuerais-tu que je suis folle ?
— J’essaye de me convaincre que non.
— Mais tu l’insinues...
« Hantise » : le thriller retors à l’origine de l’expression « gaslighting »
« Gaslighting », que l’on pourrait traduire par « décervelage » en français, désigne la manipulation d’une femme par la mise en doute systématique, de la part de son époux, de sa parole et de son état mental. Devenue un mot-clé de la psychologie puis un outil critique du féminisme, l’expression s’est imposée dans le débat public ces dernières années (jusqu’à être élue « mot de l’année 2022 » par le dictionnaire américain Webster) pour dénoncer la violence des discours mensongers et décrypter les mécaniques d’emprise mentale (évidemment masculine).
À l’origine du terme, il y a Hantise, un huis clos psychologique particulièrement retors signé George Cukor, génie du cinéma classique hollywoodien plutôt réputé pour ses comédies romantiques (Indiscrétions, Madame porte la culotte) et ses musicals (My Fair Lady, Une étoile est née).
Dans ce film de 1944, Ingrid Bergman, heureuse épouse d’un séduisant pianiste (Charles Boyer), voit son rêve se transformer en cauchemar à mesure que son mari, par divers remarques, mensonges, changements brusques d’attitudes et manipulations, en vient à la faire douter de sa propre santé mentale, jusqu’à la priver de toute vie sociale (de toute vitalité, même). Le film tire son titre original (Gaslight) des lampes à gaz de la vaste demeure victorienne du couple dont le mari baisse insidieusement la luminosité, tout en niant l’avoir fait. Retors, on vous dit…
Film noir à l’esthétique glaçante (magnifiée par la photographie tout en clair-obscur de Joseph Ruttenberg), Hantise est surtout le troublant et fascinant portrait d’une femme innocente, victime de la cupidité et de la domination masculines. Impossible d’oublier ce mélange permanent d’angoisse, d’incrédulité et d’espoir bafoué qui traverse le visage diaphane d’Ingrid Bergman…
Cinéma de minuit

Hantise (Gaslight)
– Samedi 7 mars à 00.20 sur France 3
Dix ans après que sa tante a été assassinée dans leur maison de Londres, Paula Alquist revient d’Italie pour reprendre la résidence avec son mari, Gregory Anton. Le couple semble heureux, mais peu à peu Paula est en proie à d’étranges hallucinations...
Réalisation George Cukor (1944) – Avec Ingrid Bergman, Charles Boyer, Joseph Cotten, May Whitty...
À venir
Qui a peur de Virginia Woolf ?
Lors d’une nuit longue et agitée, Martha et George, un couple de quinquagénaires amers et alcoolisés, se déchirent sous les yeux d’un jeune couple.
Réalisation Mike Nichols (1965) — Avec Elizabeth Taylor, Richard Burton, George Segal...
[Interdit aux moins de 12 ans]
Mata Hari, agent H.21
À Paris en 1917, tout le monde connaît Mata Hari, une superbe danseuse dont on ne compte plus les amants. Mais c’est également une espionne qui travaille pour l’Allemagne...
Réalisation Jean-Louis Richard (1964) — Avec Jeanne Moreau, Jean-Louis Trintignant, Claude Rich...
Le Silence autour de Christine M. (inédit)
Trois femmes qui ne se connaissent pas tuent subitement un commerçant en plein jour. La psychiatre chargée de l’affaire s’efforce de comprendre pourquoi...
Réalisation Marleen Gorris (1981) — Avec Edda Barends, Nelly Frijda, Henriëtte Tol...
« Cinéma de minuit », diffusé désormais le samedi soir à partir du 7 mars sur France 3, est à (re)voir dès le lendemain sur france.tv
