Qui se souvient encore de cet âge d’or ? Dans les années 50, 60, chaque semaine, l’Ange blanc, le Bourreau de Béthune, le Petit Prince ou encore Chéri Bibi faisaient vibrer des millions de Français dans les salles – le Cirque d’Hiver, l’Élysée-Montmartre ou la Mutualité, à Paris – et même à la télévision – les matchs y étaient notamment commentés, avec sa faconde légendaire, par Roger Couderc. Le catch avait déjà mauvaise réputation : prolo, vulgaire, extravagant, truqué ! Roland Barthes, pourtant, avait rendu un bel hommage, dans ses Mythologies (1957), à cet art de l’exagération et du second degré, entre guignol, théâtre et cirque, derrière lequel se cache une discipline exigeante, physique et profondément humaine. Le catch, en France, s’est inexorablement tari au profit de ses formes américaines, mieux organisées, plus professionnelles. Plus lourdes aussi, sans doute, et moins drôles.
Aujourd’hui presque déserté, le sud de la France a pourtant connu quelques salles mythiques, comme l’ancien Palais des sports de Toulouse (5 000 places), redevenu la Halle aux grains, où Romain a rendez-vous avec les fils du légendaire Guy Faubert, alias Guy le Matraqueur, l’un des plus grands catcheurs occitans. Malgré un corps plutôt fluet, Romain – nom de scène : Zaeken – est un lutteur aguerri, formé à Béziers, en Espagne, en Belgique, et surtout au Mexique, où le catch appartient à la culture nationale et où il a même reçu un diplôme. « En Zaeken, je peux me permettre de faire des trucs qu’on accepterait pas dans la vie de tous les jours. C’est mon exutoire. »
Dans le Vaucluse, Laura, gestionnaire d’assurances-vie, a fait le choix de déménager pour se rapprocher de Bollène, où existe l’une des rares salles d’entraînement possédant un ring, et ainsi pouvoir vivre sa passion. Elle termine de mettre au point son costume de Princesse Lauriana. Attention : « Pas une princesse gnangnan : une badass, une guerrière ! Quand j’enfile mon costume de catch, j’ai l’impression d’être une super-héroïne, je me sens invincible. Alors, je veux un costume de show, une veste en fourrure, une tenue d’entrée... Je veux du spectacle. » Le show a un prix : le boulot. Jusqu’à sept entraînements par semaine pour elle. Des heures et des heures de gym, de musculation, d’exercices... Laura a 29 ans, elle voudrait être la meilleure avant de raccrocher.
Le boulot et le show, c’est aussi le credo de Laurent, alias Tony King Trivaldo, catcheur et organisateur de spectacles (qu’il définit comme du théâtre d’action) avec Héros Pro Wrestling (HPW), l’association qu’il a créée à Montady (Hérault). Mais, faute d’une véritable fédération officielle en France permettant de structurer la pratique du catch, de recenser le nombre de licenciés, etc., c’est le règne de la débrouille. Les spectacles sont souvent modestes dans des salles des fêtes de villages, il faut monter et démonter le ring (une antiquité qui a connu la grande époque), régler la sono, parcourir des kilomètres en voiture, trouver l’équilibre entre sa vie professionnelle et sa passion... Et garder la foi, malgré les lendemains de matchs douloureux.
La barbe bien taillée, le polo sage – mais déformé par des biceps imposants –, Christopher est un employé de bureau qui cache bien son jeu. Sur le ring, il devient le Taureau de Camargue, un beau morceau de muscles habillé de rouge capable d’envoyer un adversaire valser dans les cordes, de lui sauter à pieds joints sur les épaules ou de s’écraser lui-même dans un grand fracas sur le sol. « Dès que j’entends la musique retentir et le public qui s’agite, j’entre et j’oublie tout, je suis dans le personnage. » Pour lui aussi, le catch a été une révélation – il est tombé dedans lorsqu'il n'était qu'un enfant – et une bénédiction qui l’a fait sortir de sa timidité. Il croit à la valeur de l’exemple qu’il donne aux gamins dans le public. Christopher, alias le Taureau de Camargue va affronter Cédric alias Drix. Amis et complices dans la vie, ils sont ennemis mortels sur le ring. L’un est bon, l’autre méchant, le show le veut ainsi. Chacun de leurs combats est un nouvel épisode dans un long récit de haine (simulée) et promet d’être le dernier. Mais le catch et ses histoires sont sans fin...
Au cœur du catch
Documentaire (2026 - inédit) – Durée 52 min – Un film de Alice Bacot et Lucas Garcia – Production AIMV, Grand Angle Productions et France Télévisions
Diffusion le jeudi 19 mars à 23.00 dans « La France en vrai », sur ICI Occitanie Déjà disponible sur france.tv
