« Ils n’avaient pas prévu un tel succès »

À l’occasion du Festival d’Angoulême, du 26 au 29 janvier, France Télévisions bouscule sa programmation et met ses antennes au service du 9e art. À ne pas manquer, vendredi 27 janvier à 21.15 sur Culturebox, « Angoulême, 50 ans de bulles », un documentaire de Mathilde Fassin qui retrace l’histoire de cet événement devenu mondialement célèbre. Interview.

Angoulême, 50 ans de bulles © Morgane Production

Du premier Festival au cinquantième, la bande dessinée et l’événement ont su convaincre et conquérir un large public…
Mathilde Fassin : C’est un des axes qui m’a intéressée pendant le film, l’évolution de la perception de la BD à l’égard du grand public, ce qui est très bien raconté par notre historien spécialiste (Jean-Pierre Mercier, conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, ndlr). On passe par toutes les couleurs : le moment où c’est mal vu, le moment où c’est censuré… pour au final devenir quelque chose de grand public. Il y a une évolution. Yves Poinot (président du Festival de 1996 à 2005 et fondateur du OFF, ndlr) nous racontait que certains parents de ses amis d’enfance leur disaient : « Mais vous ne voulez pas plutôt prendre un livre au lieu de lire des BD ? » Ce qui est amusant, puisque la BD est un livre par définition. Florence Cestac (autrice, Grand prix de la ville d’Angoulême 2000, ndlr) raconte qu’à ses débuts elle préférait dire qu’elle faisait des livres pour enfants… Avant la toute première édition, il y a eu une première expérience avec la quinzaine de la BD à Angoulême, organisée par le même trio (Jean Mardikian, Claude Moliterni et Francis Groux, cofondateurs du festival, ndlr). On a l’effet d’une initiative locale qui prend de l’ampleur, ça donne envie de faire des choses ! Au départ, ils n’avaient pas prévu que ça allait avoir un rayonnement international. 

Une reconnaissance qui a aussi bénéficié aux auteurs, moins connus que leurs personnages jusque-là…
M. F. : C’est devenu possible grâce au festival et au travail de la maison d’édition Futuropolis, notamment. Comme le raconte Florence Cestac, au début, on les a un peu pris pour des fous à vouloir mettre des noms d’auteurs comme « Tardi » en gros sur la couverture, à sortir des formats différents, etc. Finalement, ça a pris, et quand on dit « Tardi » aujourd’hui, on identifie bien, ce qui n’était pas forcément le cas à l’époque. Et aujourd’hui, on voit des milliers de personnes faire la queue devant des stands d’auteurs et d’autrices grand public, ce qui était plus rare en 1974.

Une reconnaissance qui touche les auteurs, un peu moins les autrices. Vous évoquez l’édition 2016 du festival où, sur les trente nominés au Fauve d’or, ne figurait aucune femme…
M. F. : 
C’est non résolu encore aujourd’hui. Certaines parviennent à tirer leur épingle du jeu mais ça n’enlève rien au fait que c’est quand même un problème d’ordre systémique. Le domaine de la bande dessinée n’échappe pas à la règle.

Les auteurs sont plus reconnus, pourtant un tiers d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, la moitié gagnent moins que le SMIC et les droits d’auteurs sont les plus faibles du monde de l’édition…
M. F. : C’est un sujet qui est beaucoup revenu dans nos entretiens. Il y a quelques années, il y a eu des états généraux de la bande dessinée qui étaient dédiés, entre autres, à tacler ce point en parlant de la rémunération des auteurs et autrices. Mais ça reste un message récurrent de dire qu’il y a un problème à ce niveau-là. C’est tout le paradoxe d’un art, d’une discipline en plein essor depuis des années, qui fait rêver de plus en plus de gens et qui n’est plus mal vue. Aujourd’hui, on peut encourager des ados à se consacrer à cette passion et, en même temps, il y a un avenir assez précaire qui attend ces futurs artistes.

Le succès du festival a été tel que les organisateurs se sont vus dépassés par son ampleur, d’où le recours à un prestataire externe à partir de 2007. Une décision qui n’a pas été du goût de tout le monde et a donné lieu à la création du OFF…
M. F. : C’est un autre enjeu du festival. Comme les fondateurs n’avaient pas envisagé un tel engouement pour leur événement, ils se sont fait rattraper par leur succès. C’est leur choix d’avoir remis les clés de l’organisation et de la gestion du festival à un gestionnaire. Un choix contesté par certains, ce qui a donné lieu, dans la foulée de cette décision, à la création du OFF d’Angoulême. Comme disent Delphine Groux (présidente de l’association du festival, ndlr) et son père, ils ont été victimes de leur succès.

Le Festival a toujours eu un regard sur la création étrangère avec l’invitation et la mise à l’honneur d’auteurs de tous les continents. C’est notamment le cas avec le manga, qui pèse aujourd’hui pour un tiers des ventes de bandes dessinées en France…
M. F. : Sur le rayonnement international, c’est l’idée que la France, de par son histoire avec la BD, favorise l’essor du marché et devient un pays d’attraction, pas seulement pour les auteurs et autrices français mais aussi pour l’international, avec des artistes italiens, espagnols, norvégiens, présents dans le film. Concernant les mangas, on s’aperçoit que c’est à double tranchant. L’essor des mangas inquiète parfois les auteurs plus traditionnels ou conventionnels du milieu de la BD et, en même temps, c’est une vraie satisfaction de constater que les gens lisent, parce que c’est la vente et la diffusion de livres. C’est intéressant du point de vue du milieu de l’édition, comme le dit Aude Picault (dessinatrice et scénariste de bandes dessinées, ndlr) : « On nous disait que le livre était mort et, en fait, à travers la BD, il se porte très bien. » L’édition, dans le milieu du manga, se développe de manière extraordinaire. Ça ouvre un paysage pour tous les métiers de l’édition, y compris, évidemment, la traduction.

Propos recueillis par Sébastien Pouey

La programmation nationale et régionale sur les antennes de France Télévisions à l’occasion du 50e anniversaire du Festival international de la BD d’Angoulême

Angoulême, 50 ans de bulles

En 1974, une bande de copains, inspirés par ce qu’ils ont vu en Italie et mus par leur passion commune, organise un Salon de la bande dessinée dans leur ville charentaise d’Angoulême. Un demi-siècle plus tard, l’événement est devenu un festival à la renommée internationale, qui s’apprête à célébrer sa cinquantième édition. Ce documentaire raconte l’histoire de la création du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême dans le contexte des années 1970 et l’évolution de l’événement depuis, qui a fait de la ville une référence mondiale sur un marché de la bulle en croissance exponentielle.

Documentaire (52 min – 2023) – Réalisation Mathilde Fassin – Production Morgane Production et Tamara Films, en coproduction avec France Télévisions – Produit par Carole Chassaing et Anaïs Feuillette

Angoulême, 50 de bulles est diffusé vendredi 27 janvier à 21.15 sur Culturebox
À voir et revoir sur france.tv

Publié par Sébastien Pouey
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