Daniel Pennac : « Les livres que vous avez aimés vous constituent... »

Ce vendredi 24 juin, les librairies d’Île-de-France invitent les lecteurs à venir partager leurs coups de cœur chez eux, entourés de livres, dans le cadre de « Libraires d’un jour ». Daniel Pennac, écrivain multiprimé, est le parrain de cette 8e édition.
Rencontre avec un auteur qui sait transmettre la joie de lire.

Daniel Pennac lors du concours « Et si on lisait à voix haute ? » © Gilles Gustine/FTV/France 5

Daniel Pennac, vous êtes le parrain de la 8e édition de « Libraires d’un jour ». Où serez-vous vendredi soir ?

Je serai à la librairie « Comme un roman », rue de Bretagne à Paris.

Lire est une activité plutôt personnelle. Pourquoi partager ses lectures ?

Le partage est la meilleure façon de diffuser un livre. Les livres nous sont apportés par les gens qui nous aiment, qui nous estiment et qui ont envie de partager cela avec nous. Le véritable vecteur du livre, ce sont les amis, les amoureux, la famille quand les parents et les enfants s’entendent bien. Ensuite vient la critique littéraire. Mais du point de vue de la librairie, le vecteur naturel du livre, au fond, c’est l’affect, l’estime, la complicité.

Les libraires, c'est l’humanité concrète, palpable… la matérialisation humaine du livre.

Daniel Pennac, écrivain

Quelle relation particulière entretenez-vous avec les libraires et les librairies ?

Les libraires, c’est l’humanité concrète, palpable. Le son de leur voix, le rythme de l’enthousiasme, la matérialisation humaine du livre, le besoin de contact… Les libraires sont absolument essentiels. Ma fréquentation des librairies ressemble fortement à une fréquentation de bistrot. Je rentre dans les librairies qui sont sur ma route quand je suis à pied, ce qui est le cas la plupart du temps. Je feuillette des bouquins qui sont sur les étals... Et voilà, je suis heureux.

Il y a 36 000 façons de lire, pour la simple raison qu’il y a 36 000 types de lecteurs.

Daniel Pennac, écrivain

Vendredi soir, vous serez dans une librairie qui porte le nom d’un de vos essais, Comme un roman. C’est un livre dans lequel vous défendez les fameux « droits imprescriptibles du lecteur », notamment celui de sauter des pages d’un livre, celui de le refermer ou d’y revenir plus tard. Est-ce la condition, selon vous, du plaisir de lire ?

Cela dépend absolument de la psychologie, du rapport personnel que le lecteur entretient avec le livre. Il n’y a pas une condition essentielle à la lecture. Il y a 36 000 façons de lire parce qu’il y a 36 000 types de lecteurs. Quand j’ai édité les droits imprescriptibles du lecteur, c’était dans un contexte très particulier. J’étais prof auprès d’adolescents qui prétendaient ne pas aimer lire. Alors pour les réconcilier avec la lecture solitaire et silencieuse, je suis d’abord passé par la lecture à voix haute. Je leur ai lu des livres qu’ils se seraient absolument refusé à lire si je leur avais présenté comme un devoir. Je leur ai lu le premier et ça a marché. Si bien qu’une fois réconciliés avec la lecture, il leur arrivait de se moquer de ceux qui ne lisaient pas. Alors évidemment je les engueulais, je leur disais : « Mais enfin, pour qui vous prenez-vous, d’où venez vous ? Est-ce-que vous étiez lecteurs avant de lire ? En quoi ceux qui ne lisent pas seraient frappés d’indignité ? Il n’y a aucune raison. »

Ensuite, le droit de sauter des pages… J’ai été sollicité par des éditeurs qui voulaient que je les aide à rédiger des digests de classiques. J’ai trouvé l’idée scandaleuse. Je préfère apprendre à mes élèves à sauter des pages, ce qui leur permettra tout de même de relire le livre en entier, une fois qu’ils en auront épuisé la ligne anecdotique. Ils reliront, comme il m’est arrivé à moi de relire trois, quatre fois des livres, de façon de plus en plus complète. Mais jamais je ne transformerai un livre en digest.

Les livres que vous avez aimés vous constituent en être,
et cet être est un être ayant lu.

Daniel Pennac, écrivain

Y a-t-il des livres qui ont changé votre vie ?

La lecture a changé ma vie. Il y a eu des étapes. Alexandre Dumas a changé ma vie quand j’avais 12 ans. Montaigne a changé ma vie à 16 ou 17 ans. À 18 ou 19 ans, c’était Dostoïevski, Tolstoï. Tous ont joué un rôle dans ma construction. Les livres que vous avez aimés vous constituent en tant qu’être, et cet être est un être ayant lu. Donc il y en a énormément ! Évidemment, je les relis par petites touches. C’est probablement le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa que j’ai le plus fréquenté. C’est une constante. Ou alors les grands moralistes des XVIe et XVIIe siècles. Je grappille beaucoup dans La Bruyère, dans La Rochefoucauld, dans Montesquieu ou alors des grands auteurs du XXe. Je grappille dans À la recherche du temps perdu, dans Voyage au bout de la nuit

Et au nom de vos droits de lecteur, y-a-t il des livres que vous n’avez pas terminés ?

Oui, il y en a quelques-uns. Il y a L’homme sans qualités de Musil, mais là j’ai une excuse : le livre lui-même est inachevé. Et puis il y a des livres que j’ai abandonnés en cours de route parce qu’ils étaient trop difficiles pour moi à l’époque. Alors je les mettais dans ma bibliothèque, j’attendais de vieillir un peu, je les reprenais et les lisais en entier. Je n’ai pas lu À la Recherche du temps perdu d’une traite, du premier coup à 14 ans. Je suis entré dedans, ça m’a dépassé, je l’ai rangé dans des étagères et j’ai grandi jusqu’à lui.

Quant au droit de lire n’importe où ?

J’ai toujours un bouquin sur moi donc dès que je me pose, j’ouvre le livre. Là, pendant que je vous parle, j’ai dans mon sac un livre qui va sortir fin août chez Gallimard, de Joffrine Donnadieu, qui s’intitule Chienne et Louve. J’en ai lu les dix premières pages et je suis scotché. Donc je vais continuer.

Est-ce que vous défendez toujours le droit au « bovarysme », le fait de s’adonner à cette maladie - qui n’en est pas vraiment une - de l’imagination ?

Tout lecteur commence par le bovarysme ! Dès que nous sommes enfants et que nous nous identifions aux héros du conte que nous lisent nos parents, au chevet de notre lit, on commence. Et évidemment, on peut continuer. J’ai des moments intenses d’identification qui sont de l’ordre du bovarysme bien sûr, même encore aujourd’hui. Si vous lisez Madame Hayat vous allez être saisie de crise de bovarysme ! Madame Hayat, le roman d’Ahmet Altan, est un chef-d’œuvre. D’ailleurs, c’est un libraire qui me l’a conseillé...

Propos recueillis par Victoria Darves-Bornoz

Pour aller plus loin :
Lire, Daniel Pennac et Lorenzo Terranera, Éditions Thierry Magnier, 2021
Comme un roman, Daniel Pennac, Gallimard, 1992

Libraires d'un jour
© Brecht Evens

Pour sa 8e édition parrainée par l’auteur Daniel Pennac, l’association Paris Librairies, soutenue par la Ville de Paris, lance un grand appel aux lectrices et lecteurs à venir partager leurs lectures dans plus de 150 librairies franciliennes le vendredi 24 juin, et à ainsi devenir les Libraires d’un jour !
L’occasion de partager un moment convivial autour de la lecture.
Un événement en partenariat avec France Télévisions et France 3 Île-de-France. 

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