« Mon père est mort à Auschwitz, écrivait Sarah Kofman dans Paroles suffoquées. Comment ne pas le dire ? Et comment le dire ? Comment parler de ce devant quoi cesse toute possibilité de parler ? » Ces délicates questions, ces douloureuses hésitations auxquelles se confronte l’exigence du témoignage (« devoir parler sans pouvoir », écrit encore la philosophe), ce documentaire les fait siennes tout autant qu’il réussit à en contourner les difficultés.
En abordant la mémoire de la Shoah à travers les discussions de petits-enfants avec leurs aïeuls déportés, ce film intense et émouvant parvient à lier le personnel à l’universel, nous renvoyant chacun à la violence de l’Histoire tout autant qu’à l’intimité des relations intergénérationnelles, marquées par la fragilité du corps, l’épuisement de l’esprit mais toujours guidées par la tendresse de la transmission.
Il y a des trous que j’aimerais combler, des choses que j’ignore et que [ma grand-mère] ne peut pas me raconter. [...] J’ai réalisé que son histoire, elle me l’a toujours racontée de la même manière, un peu comme un récit qu’elle s’est fait. [...] Et comme elle n’a plus toute sa tête, je ne peux plus du tout me baser sur ce qu’elle me raconte...
Frankie, petite-fille de déportée à Auschwitz - « Après eux - Qui va raconter l’Histoire ? »
Après eux – Qui va raconter l’histoire ? s’immisce ainsi dans les discussions patientes, parfois vives, souvent émues, que mènent Camille, Frankie, Théo et Mathis avec leurs grands-parents, derniers témoins vivants des horreurs des camps nazis. Chacun aborde cet héritage à sa manière : certains l’ont toujours ignoré (« Lui poser des questions directement, je ne l’ai jamais fait. Je ne sais pas pourquoi.C’est un sujet qui n’est pas facile à aborder », dit ainsi Camille de son grand-père, arrêté et déporté pour faits de résistance à l’âge de 16 ans), d’autres en ont fait une source de force, à l’image de Mathis, petit-fils de Ginette Kolinka. Survivante d’Auschwitz-Birkenau, cette désormais centenaire intervient inlassablement auprès de lycéens et collégiens pour raconter la Shoah : aujourd’hui, elle transmet cette nécessité de témoignage à son petit-fils, non pas comme un fardeau, mais comme une responsabilité vivante.
Comment se sentir héritiers d’une histoire que l’on n’a pas vécue ? Comment se l’approprier dans ses dimensions collectives, familiales et personnelles ? « Je n’ai pas besoin que vous portiez ça sur vous », dit Evelyn Askolovitch, déportée à l’âge de 4 ans, à son petit-fils Théo.
Devant les caméras attentives de Joseph Romano et Jonathan Safir, Camille, Frankie, Théo et Mathis scrutent les archives familiales, interrogent leurs origines et examinent leur propre conscience.
En fait, ma grand-mère s’est un peu fait déposséder de son histoire. Il y a eu d’abord sa mère qui lui disait qu’elle n’était pas concernée. Et aujourd’hui mon père, qui voulait tellement qu’elle nous raconte, qu’il raconte un peu à sa place. Mais je crois que, peut-être, ça la soulage de raconter...
Théo, petit-fils de déportée - « Après eux - Qui va raconter l’Histoire ? »
Diffusé à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste le 27 janvier, Après eux – Qui va raconter l’Histoire ? est un hommage vibrant aux onze millions de victimes de l’horreur nazie qui, alors que les voix des derniers rescapés sont sur le point de s’éteindre, fait encore résonner, au présent, à travers cette passation entre générations, la vitalité et la fragilité de leurs récits.
Après eux - Qui va raconter l’Histoire ?

Les grands-parents de Camille, Frankie, Théo et Mathis font partie des derniers témoins vivants des horreurs des camps nazis. À travers des échanges intimes avec leurs aïeux, parfois des premiers, parfois des ultimes, ces jeunes générations se reconnectent à un passé lourd de mémoire. Ils s’interrogent alors : qu’ont-ils reçu de cet héritage, et comment le porter aujourd’hui ?
Théo et Evelyn
À 6 ans, Théo découvre l’histoire de sa grand-mère Evelyn lorsqu’elle, prise au dépourvu, lui confie qu’elle « était dans les camps ». Ce moment fondateur marque le début d’un dialogue continu entre eux. Acteur et metteur en scène, Théo porte la question de la transmission. Pourtant Théo ne se sent pas vraiment « petit-fils de rescapée » et Evelyn ne veut pas qu’il porte un fardeau qui n’est pas le sien.
Evelyn Askolovitch, née en 1938 à Francfort et réfugiée à Amsterdam, est arrêtée en mars 1943, à l’âge de 4 ans. Juive, elle est internée pendant dix mois à Vught, puis à Westerbork, avant d’être déportée à Bergen-Belsen où elle restera un an, jusqu’à sa libération en janvier 1945.
Frankie et Julia
Comédienne et réalisatrice, Frankie a fait de la mémoire un moteur de sa création. Alors que sa grand-mère Julia perd peu à peu ses souvenirs, elle ressent plus que jamais l’urgence de préserver ses paroles avant qu’elles ne s’effacent. En attendant elle-même un enfant, Frankie mesure le passage de relais entre deux générations : celle qui oublie et celle qui arrive.
Julia Wallach, née en 1925 à Paris dans une famille juive polonaise, est arrêtée en 1943, à l’âge de 17 ans. Déportée à Auschwitz, elle y reste deux ans avant de s’évader lors de la marche de la mort, en avril 1945.
Mathis et Ginette
Musicien, Mathis entretient un lien tendre et profond avec sa grand-mère Ginette. Depuis peu, celle-ci lui fait comprendre qu’elle attend de lui qu’il prenne le relais et raconte son histoire. Fier de cette mission et fort de la connaissance intime qu’il a de son passé, Mathis se sent prêt à poursuivre ce témoignage, non pas comme un fardeau, mais comme une responsabilité vivante.
Ginette Kolinka, née en 1925 à Paris dans une famille juive originaire d’Europe de l’Est, est arrêtée en 1944 à Avignon. Déportée à Auschwitz, elle y reste une année avant d’être transférée à Bergen-Belsen, puis à Theresienstadt. Elle est libérée en mai 1945.
Camille et Pierre
Camille, enseignante de sport à Bures-sur-Yvette, a longtemps pris ses distances avec le passé de son grand-père Pierre, l’un des derniers déportés résistants tatoués. Le silence, devenu une habitude familiale, a créé une barrière entre eux. Aujourd’hui, à l’heure où Pierre ressent l’urgence de transmettre, Camille se prépare enfin à engager la conversation qu’ils n’ont jamais eue.
Pierre Jobard, né en 1927 à Dijon, est arrêté et déporté pour faits de résistance en février 1944, à l’âge de 16 ans. Il passe deux semaines à Auschwitz, puis dix mois à Buchenwald et Flossenbürg, avant de survivre aux marches de la mort en avril 1945.
Documentaire (inédit – 42 min – 2025) – Réalisation et scénario Joseph Romano et Jonathan Safir – Production Roche Productions, avec la participation du Centre National du Cinéma et de l’image animée et du Ministère des Armées – Secrétariat Général pour l’Administration, Direction de la Mémoire, de la Culture et des Archives, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et avec la participation de France Télévisions
Après eux – Qui va raconter l’Histoire ? est diffusé à partir du mardi 20 janvier sur france.tv
