Trahison ou engagement ? Enquête sur « l’espion le plus redoutable de l’histoire d’Israël »

Sous l'invocation de John Le Carré, Rémi Lainé et Yaël Vidan entremêlent dans « Marcus Klingberg, un pur espion » le roman d’espionnage, l’histoire de la guerre froide, la part d’ombre d’Israël et le destin d'un homme écartelé entre ses racines et ses convictions. Leur documentaire a remporté le prix de l’Originalité du sujet lors de la 25e édition du Festival TV de Luchon. Dans « La Case du siècle », dimanche à 22.50 sur France 5.

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Il manque un intervenant essentiel dans ce documentaire : John Le Carré, disparu en décembre 2020 pendant la préparation de ce film mais qui y figure néanmoins à travers des extraits de lettres échangées avec Rémi Lainé. Sollicité au sujet de l’histoire de Marcus Klingberg – qu’il découvrait –, l’écrivain britannique n’en revenait pas : « Extraordinaire ! ». L’ancien agent de renseignement devenu maître du roman d’espionnage en avait pourtant vu d’autres. Une histoire « à la John Le Carré ». Le qualificatif est devenu un brin cliché. Rarement affaire d’espionnage, cependant, l’aura si bien mérité. Le clair-obscur des motivations, le conflit intime entre loyautés successives ou simultanées mais contradictoires, la frontière étroite et ambiguë entre trahison et devoir, la duplicité, les demi-vérités, le secret emporté dans la mort, etc., tout y est.
De la Shoah à la guerre froide et à la construction de l’État d’Israël, le destin de Marcus Klingberg traverse de front un siècle de fracas guerriers, d’idéologies, d’engagements et de tragédies. Juif polonais, étudiant en médecine à Varsovie, Klingberg fuit en 1939 l’invasion nazie et rejoint l’URSS. En 1941, il s’engage dans l’Armée rouge comme médecin épidémiologiste. Postes à responsabilités, médailles, etc., à la fin de la guerre, alors qu’il pourrait être vice-ministre de la Santé de la république de Biélorussie, il décide de regagner la Pologne pour participer à l’avènement du nouvel État communiste. Mais, dès 1946, il rejoint clandestinement (?) la Suède avec sa femme Wanda... pour travailler comme attaché maritime (!) à l’ambassade de Pologne, un lieu alors réputé être une base avancée des services soviétiques pour infiltrer l’Ouest. En 1948, Marcus, Wanda et leur fille Sylvia sont en Palestine. Le jeune État hébreu, dont l’avenir est précaire, manque alors cruellement d’épidémiologistes, de virologues, de bactériologues. Le Premier ministre David Ben Gourion réclame des brevets et des homme capables de soigner... mais aussi de tuer en masse.
Enrôlé dans le corps médical de Tsahal pendant une dizaine d’années, Klingberg rejoint en 1957 l’Institut de recherche biologique de Ness-Ziona, qui abrite alors les activités très secrètes de laboratoires dédiés aux armes chimiques et biologiques. Si sa fille Sylvia est une militante et activiste anti-sioniste au sein du groupe Matzpen, le professeur Klingberg est un scientifique respecté et un notable travailliste en vue qui côtoie Golda Meir, Moshé Sharett et Moshé Dayan. Le 19 janvier 1983, Klingberg disparaît... Dénoncé par un agent soviétique retourné par les Israéliens, enlevé à son domicile, emmené dans les locaux du Shin Beth (renseignement intérieur), il est accusé d’espionnage au profit de l’URSS. Il finit par avouer et est condamné en toute discrétion à vingt ans de prison et incarcéré sous une fausse identité. Sa famille est astreinte au silence pendant dix ans.

Pour moi, un scientifique devrait faire fi des frontières. Je trouvais qu’Israël faisait fausse route et se devait de rester neutre et, si j’avais connaissance de secrets importants pour la sécurité du monde, il me semblait que les deux blocs devaient en avoir connaissance.

Markus Klingberg

Marcus Kingberg a donc avoué. Quoi exactement ? Quels secrets a-t-il livrés aux Soviétiques ? Depuis quand ? Était-il venu en mission en Israël, comme certains l’ont avancé ? Ou bien a-t-il été approché par un mystérieux Viktor, comme il le prétendait (« Vous avez le bonjour de vos amis d’URSS ! »). A-t-il trahi ? Mais qui ? A-t-il tenté de se convaincre que la fidélité à Israël et son engagement en faveur du communisme soviétique étaient compatibles ? Comment a-t-il réussi à berner si longtemps les services israéliens, lui qui prétendait n’avoir suivi aucune formation et n’avoir reçu pour toute instruction que : « Faites attention à ne pas prendre le taxi, à changer de bus souvent et à vous assurer que personne ne vous suit » ?
Du côté israélien, cette histoire reste tabou : aucune raison, on s’en doute, de rouvrir un chapitre aussi cuisant. Marcus, libéré en 1998, mort à Paris en 2015, a emporté quelques réponses, et non des moindres, avec lui. Mais, en rencontrant sa fille Sylvia (morte en 2019) et son petit-fils Ian Brossat (actuel porte-parole du Parti communiste français), Rémi Lainé et Yaël Vidan se sont vu ouvrir les archives familiales et ont eu accès à de nombreux témoins, ainsi qu’à un véritable trésor : l’enregistrement de centaines d’heures d’entretien accordées par Klingberg à son biographe, l’avocat et militant des droits de l’homme Michael Sfard. Le vieil espion s’y montre à la fois disert, malicieux, factuel, un brin vaniteux, mais aussi, il faut le reconnaître, assez vague sur certains détails et sur ses motivations profondes. Finalement, et c’est sans doute le plus troublant, tandis que Yaakov Peri, ancien chef du Shin Beth, avoue éprouver une certaine admiration pour Klingberg (« Il n’a jamais eu de regrets, il est allé au bout de ses idées »), la psychiatre et militante israélienne Ruchama Marton, amie de Sylvia, juge qu’il n’est pas allé assez loin : « Si j’avais pu en débattre avec lui, je lui aurais dit : “Chéri, tu n’es pas allé au bout de ta trahison, et pour ma part, je le regrette, tu aurais dû dénoncer ce qui se tramait dans cet institut où l'on fabriquait des armes chimiques et biologiques...” »
John Le Carré a-t-il su que Marcus Klingberg était l’un de ses lecteurs ? Et qu’il aimait en particulier son roman Un pur espion, où l’on trouve cette phrase : « Nous trahissons pour rester loyaux »...

Sur ma tombe, je veux qu’on n’écrive ni « professeur» ni « docteur », mais une seule chose : « Marcus, dit Marek Klingberg, militant antifasciste »... On pourrait ajouter « Protecteur des secrets du KGB » (rires).

Marcus Klingberg

Les intervenants

  • Michaël Sfard, biographe de Marcus Klingberg ;
  • Peter Pringle, écrivain-reporter, spécialiste des armes chimiques ;
  • Yaakov Peri, ancien directeur du Shin Beth ;
  • Ian Brossat, petit-fils de Marcus Klingberg, porte-parole du Parti communiste français ;
  • Professeur Alfredo Morabia, historien des épidémies, Columbia University NYC ;
  • Docteur Avner Cohen, Centre d'études des armes non conventionnelles, université du Maryland ;
  • Lea Tsemel, amie de Sylvia Klingberg, avocate ;
  • Udi Adiv, ex-mari de Sylvia Klingberg, militant antisioniste ;
  • Avigdor Feldman, avocat de Marcus Klingberg ;
  • Yossi Melman, écrivain-enquêteur, spécialiste du renseignement ;
  • Antoine Comte, avocat de Sylvia Klingberg ;
  • Ruchama Marton, amie de Sylvia Klingberg, activiste des droits de l'homme.

« Marcus Klingberg, un pur espion »
« Marcus Klingberg, un pur espion »
© Little Big Story

Marcus Klingberg, un pur espion

Juif polonais engagé dans l’Armée rouge pour fuir la Shoah, vétéran de l’indépendance d’Israël, le professeur Marcus Klingberg a été pendant trente ans à la tête du programme secret d’armes bactériologiques. Nul ne se doutait qu’il était resté en lien avec le KGB. Il est aujourd’hui considéré comme « l’espion le plus redoutable de l’histoire d’Israël ». Le film explore l’âme de Marcus Klingberg, ses mobiles secrets, ses démons, ses fêlures, par le biais d’enregistrements inédits qui forment une confession unique, et s’appuie également sur les témoignages de celles et ceux qui l'ont côtoyé – sa famille, ses proches, ses relations professionnelles et les dirigeants des services secrets israéliens qui l’ont arrêté.

Documentaire (2022 - inédit) - Durée 72 min - Réalisation Rémi Lainé - Coréalisation Yaël Vidan - Production Little Big Story - Coproduction avec RTBF (Unité documentaire), Stenola Productions, Shelter Prod - Avec la participation de France Télévisions

Diffusion dimanche 26 février à 22.50 dans « La Case du siècle » sur France 5.
À voir et à revoir sur france.tv 

 

Publié le 24 février 2023
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