Une bande dessinée politique du Moyen Âge : « Les Mystères de la Tapisserie de Bayeux »

Mille ans après sa réalisation, cette merveille hors norme du XIIe siècle anglo-normand, miraculeusement préservée, n’en finit pas de mettre au défi les scientifiques : historiens, archéologues, biologistes, astrophysiciens interrogent chaque centimètre carré d’un récit en images long de 70 mètres. Dans « Science grand format », jeudi à 20.55 sur France 5.

« Les Mystères de la Tapisserie de Bayeux » © La Compagnie des Taxi-Brousse

La Tapisserie, c’est d’abord un formidable récit, mêlant trahison, génie politique, concours de circonstances, hasard ou… intervention divine. Résumons. Sans doute en 1064, le roi anglo-saxon Édouard le Confesseur charge Harold Godwinson, comte d’Essex, de se rendre en Normandie pour offrir au duc Guillaume de lui succéder sur le trône. Le Normand accepte et le messager lui prête serment. Mais, de retour en Angleterre, tandis qu’Édouard meurt en janvier 1066, Harold se fait – ou se laisse – désigner comme roi. Et une comète apparaît dans le ciel… Ulcéré par cette trahison, Guillaume réunit à la fin de l’été, dans la baie de Somme, une armée considérable (on a parlé de 15 000 hommes, de 5 000 chevaux, d’une flotte d’une centaine de bateaux), avec son armement, son matériel, ses vivres et même un fort en pièces détachées. Après une traversée de nuit, les Normands sont au matin du 14 octobre à Hastings, où va avoir lieu l’une des plus grandes batailles de l’histoire anglaise. Harold revient précipitamment du nord de l’île où il a dû écraser les forces danoises de son presque homonyme, le roi Harald le Sévère (autre prétendant à la couronne). Ses troupes sont épuisées. Elles sont défaites par l’armée continentale, Harold lui-même perd la vie sur le champ de bataille. Les Normands sont maîtres de l’Angleterre…
La Tapisserie dit-elle vrai ? On en discute. Le serment de Harold est peut-être une invention – normande. Pas la comète, en revanche : il s’agit du corps céleste identifié en 1682 par Edmund Halley – en 1066, elle fut visible du 1er au 15 avril. Mais la tapisserie n’en est pas moins une œuvre de propagande qui tente de légitimer la conquête normande : cette apparition dans le ciel n’est-elle pas un présage ? le signe que Dieu désapprouve le couronnement du traître et favorise Guillaume ? En comparant les images de la Tapisserie avec celles de manuscrits de l’époque conservés à Cantorbéry, les historiens ont proposé de voir en Odon (ou Eudes), demi-frère de Guillaume, évêque de Bayeux et comte de Kent, le commanditaire d’une œuvre réalisée en Angleterre à la fois par des Normands et par des Anglo-Saxons (les particularités orthographiques des inscriptions latines de la Tapisserie l’attestent) et visant la réconciliation entre vainqueurs et vaincus. Mais les révoltes répétées des seconds et la répression sanglante des premiers mirent à mal cette ambition. La Tapisserie termina dans un coffre de la cathédrale de Bayeux… jusqu’à sa redécouverte, quelques siècles plus tard.

« Les Mystères de la Tapisserie de Bayeux »
« Les Mystères de la Tapisserie de Bayeux ».
© La Compagnie des Taxi-Brousse

La Tapisserie (qui est plutôt une broderie, d’ailleurs) de Bayeux est aussi et avant tout un tour de force artisanal et artistique. Neuf toiles de lin cousues ensemble et formant une bande de 70 mètres de long sur laquelle sont brodés 623 personnages, 994 animaux, 438 végétaux (dont 49 arbres), 37 bâtiments, 32 bateaux, des outils, des armes, des vêtements, des scènes de cuisine, de table, de construction, de chasse, de batailles…, parfois fort réalistes. À l’université de Caen, le Service d’information documentaire spatialisée (SIDS) a mis au point un outil informatique permettant aux scientifiques de toute l’Europe d’interroger chaque centimètre carré de la Tapisserie, dont tous les détails ont été patiemment répertoriés et catalogués. Et il y en a pour tout le monde ! En Angleterre, en France, au Danemark, archéologues, archéozoologues, historiens, spécialistes des bateaux vikings ou de l’architecture, etc., consultent cette extraordinaire base de données pour la comparer à leurs découvertes. Fin de l’époque des Vikings (dont Guillaume et Harold, chacun à sa façon, étaient les descendants), début de l’époque féodale, importance croissante du cheval dans les techniques militaires, débuts de l’art roman et de l’architecture de châteaux, transformations de l’alimentation et des manières de table, perfectionnement de l’artisanat…, tout semble confirmer que la Tapisserie, même si ce n’était pas son but premier, et même si elle n’a pas encore tout dit, est un témoignage hors du commun sur l’histoire européenne.

C.K.G.

« Les Mystères de la Tapisserie de Bayeux »

La Tapisserie de Bayeux est un joyau inestimable et très singulier. Œuvre fragile, elle a pourtant miraculeusement traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. Réalisée au XIe siècle, cette œuvre géante de 70 mètres de long nous raconte la prise du royaume d’Angleterre par Guillaume le Conquérant, l’homme qui deviendra l’un des rois les plus puissants d’Europe occidentale. Depuis sa redécouverte au XVIIIe siècle, la Tapisserie intrigue avec ses incohérences apparentes, ses mystères qui restent à élucider. Aujourd’hui, des archéologues, des historiens, des biologistes, des anthropologues et même des astrophysiciens mettent en commun leurs recherches pour continuer de faire « parler » la Tapisserie. D’où vient-elle ? Qui l’a commanditée ? Aussi surprenant que cela puisse paraître pour un objet de cette envergure, aucune trace écrite, aucune chronique de l’époque ne mentionne la tapisserie. Par sa taille, ses 623 personnages, ses centaines d’animaux, la diversité de ses scènes, la Tapisserie de Bayeux est aussi pour les chercheurs le témoin involontaire et précieux d’une véritable bascule civilisationnelle en train de s’achever. La fin des invasions nordiques et l’avènement du système féodal. La fin de l’ère des Vikings et l’essor de celle des chevaliers.

Les intervenants :
Jérôme Beaunay, conservateur de la cathédrale de Bayeux • Antoine Verney, conservateur en chef de la Tapisserie de Bayeux • Michael Lewis, archéologue au British Museum • Pierre Boue, historien • Mathilde Labatut, conservatrice à la D.R.A.C. de Normandie • Arnaud Daret, ingénieur en informatique au CERTIC-Université de Caen Normandie • Clémentine Paquier-Berthelot, chargée des programmes numériques au musée de la Tapisserie de Bayeux • Clarisse Chavanne, doctorante au CNRS-Sorbonne Université • Philippe Walter, directeur de recherche au CNRS-Sorbonne Université • Alexandra Makin, archéologue du textile et brodeuse, Université de Glasgow • Dominique Bockelée-Morvan, directrice de recherche au CNRS-Observatoire de Paris • Luc Bourgeois, professeur d’archéologie médiévale, Université de Caen-Normandie • Morten Ravn, conservateur au musée des Navires vikings à Roskilde (Danemark) • Søren Nielsen, chef de la reconstruction au musée des Navires vikings à Roskilde • Martin Dael, constructeur de bateaux au musée des Navires vikings à Roskilde • Roy Porter, conservateur, English Heritage • Alan Outram, zooarchéologue à l’Université d’Exeter • Naomi Sykes, zooarchéologue à l’Université d’Exeter • Rebecca Nicholson, archéologue, Oxford Archaeology • Ben Jervis, archéologue à l’Université de Cardiff • Oliver Creighton, archéologue à l’Université d’Exeter 

Diffusion dans « Science grand format » jeudi 9 décembre à 20.55 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 07 décembre 2021
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