« Le Siècle de Sabine Weiss » : photographier les âmes

La documentariste Camille Ménager propose un portrait sensible de la grande photographe franco-suisse disparue en décembre 2021 à l'âge de 97 ans. Près de quatre-vingts ans de carrière sous le signe de la curiosité, de la rencontre et de l'empathie, et un témoignage sur notre siècle. Vendredi à 22.45 dans « Aux arts et cætera » sur France 5

« Le Siècle de Sabine Weiss » © Sabine Weiss / Brotherfilms

« Hier, Sabine est morte. » Le documentaire de Camille Ménager aurait pu être un film endeuillé : commencé à l’automne 2021, il s’est achevé sans Sabine Weiss, disparue le 28 décembre de cette même année, à 97 ans. C’est pourtant un portrait lumineux, tant la vieille dame irradie de sympathie, d’humour, de simplicité et d’empathie, esquivant avec une ironie toute suisse l’esprit de sérieux, la théorie, l’autosatisfaction. « Ce n’est pas de l’art. Mes photos sont un témoignage. Moi, ce que j’aime, c’est l’humain. Vous n’allez pas me dire que, parce que j’ai photographié un morveux de 5 ans qui met les doigts dans son nez, j’ai fait une œuvre d’art. Il ne faut pas exagérer. » Au fil d’une longue carrière de photographe, à la fois éclectique – mode, publicités, reportages, portraits, travaux personnels... – et internationale – de la porte de Vanves à Paris au métro de New York, des cafés d’Athènes à Saint-Pétersbourg –, Sabine Weiss n’a eu de cesse de mettre en avant sa légitimité d’artisan photographe – qui plus est dans un monde essentiellement masculin. La maîtrise technique était sans doute son principal motif de fierté. Feuilletant une série de clichés des années 50 qu’elle avait oubliée, elle n’est pas tendre avec la débutante qu’elle était : « Moche, moche, moche... C’est mal cadré. Il y a de bonnes intentions, mais c’est techniquement tellement mauvais... Ah oui, cette photo est bien... parce qu’elle est simple. »
Sabine Weiss ne la ramène pas, en somme. Elle se confie peu. La pudeur et l’ironie, encore. Alors, ce sont les autres qui parlent d’elle. Laure Augustins, son assistante, Marion Weiss, sa fille, Francine Deroudile, la fille de Robert Doisneau, Marta Gil, ancienne directrice du Jeu de paume, Virginie Chardin, commissaire d’exposition... La manière de Sabine Weiss, c’est la curiosité pour ses sujets, le goût des voyages (même au coin de la rue) et des rencontres, la sympathie pour les individus sans masque, sans artifices, souvent vulnérables, et une capacité extraordinaire à croquer sur le vif sans indiscrétion.
Une vieille femme appuyée contre un mur, dans un couloir de métro ; un petit mineur de 13 ans, le visage noirci ; un cul-de-jatte qui traverse la rue accompagné de son chien ; un cheval qui rue dans un terrain vague enneigé ; un marchand ambulant de balais ; une petite Égyptienne au sourire éblouissant ; le poète André Breton ; des jeux sur une plage de Bombay ; des gamins qui chahutent, d’autres qui rêvassent, ou qui fixent l’objectif… Durant des décennies, à l’instar de ses pairs plus tôt célébrés – Willy Ronis, Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson... –, Sabine Weiss a nourri nos mémoires d’images inoubliables. Pourtant, la consécration a été tardive. Elle est désormais unanime. Des images éparses font-elles une œuvre ? À cette question, « Sabine Weiss, la poésie de l’instant », la plus grande rétrospective consacrée à la photographe, de mars à octobre 2022 à la Casa dei Tre Oci à Venise, a répondu de façon éclatante. Sa fille et la réalisatrice Camille Ménager avaient prévu de l’y accompagner...

Avec Sabine Weiss, regardons d’un peu plus près : les scènes, d’apparence inoffensive, ont été inscrites avec une volontaire malice, juste à ce moment précis de déséquilibre où ce qui est communément admis se trouve remis en question. Les concepts littéraires en prennent un bon coup. Je veux dire que les vieillards ne sont pas forcément vénérables, pas plus que les soubrettes obligatoirement accortes. Si cela dérange un brin, c’est très bien : c’est exactement le rôle que doit jouer la photographie.

Robert Doisneau

Le Siècle de Sabine Weiss

« Le Siècle de Sabine Weiss »
« Le Siècle de Sabine Weiss »
© Sabine Weiss / Brotherfilms

« J’ai rencontré Sabine à l’automne 2021. Son travail était couronné de la reconnaissance tardive que l’on voit beaucoup honorer le travail des femmes artistes depuis quelques années. Elle en a bénéficié, mais n’a pas usurpé ce coup de projecteur sur son œuvre ; 80 années d’une photographie d’une grande richesse, empreinte d’une curiosité et d’un intérêt immuables pour l’autre. Est-ce parce que ça l’amusait de voir débarquer une jeune réalisatrice intéressée par son travail, une caméra, de l’attention ? Elle a tout de suite été généreuse de son temps et de sa parole. Elle m’a ouvert les portes de son atelier et de sa vie avec beaucoup de malice, se demandant régulièrement ce que j’allais faire de tout ce qu’elle me racontait. Puis, quelques semaines après le début d’un tournage fragmenté, Sabine est morte. Et, avec cette disparition, le vertige d’un film qu’il faudrait terminer sans elle… Si les questions qui m’animaient lors de ma première rencontre avec elle sont restées les mêmes, la façon de chercher des réponses, elle, a nécessité quelques ajustements. Comment s’est construite l’œuvre de Sabine Weiss ? Quel regard portait-elle sur le monde ? Que nous racontent, aujourd’hui, ses photographies ? » Camille Ménager, septembre 2022.

Documentaire (2023 - inédit) – Durée 58 min – Écriture et réalisation Camille Ménager – Musique Lou Rotzinger – Production Brotherfilms – Avec la participation de France Télévisions

Diffusion vendredi 3 février à 22.45 sur France 5 dans Aux arts et cætera.
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 01 février 2023
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