En France, plus un territoire n’échappe à la drogue

Toutes les régions françaises sont aujourd’hui impactées par le trafic et la consommation de produits stupéfiants. Pour rendre compte de l’ampleur du phénomène, Frédéric Ploquin et Julien Johan ont donné la parole à ceux qui luttent contre ce trafic et à ceux qui en vivent. « La drogue est dans le pré », une enquête du « Monde en face », à découvrir ce dimanche 1er octobre à 21.05 sur France 5.

« Le Monde en face : La drogue est dans le pré ». © Pernel Media

Pas un mois, voire une semaine, ne se passe sans qu’il soit question d’un règlement de comptes entre trafiquants ou d’une saisie de produits stupéfiants. Le 26 septembre, un cargo panaméen a été intercepté par la police et la marine irlandaises au large des côtes sud de l’Irlande alors qu’il transportait 2,2 tonnes de cocaïne. Un peu plus tôt dans le mois, la brigade des stupéfiants de Brest saisissait plus de 22 kilogrammes de résine de cannabis, 3,3 kilogrammes de cocaïne et quelque 2 000 comprimés d’ecstasy (et 117 000 euros en espèce). En juillet, la Section de recherche de Marseille, épaulée par d’autres unités, démantelait un vaste réseau de trafic de stupéfiants entre la Guyane et l’Hexagone et saisissait 242 kilogrammes de cocaïnes (233 dans l’Oise et le reste entre Arles et Marseille). Une énumération qui serait sans fin tant l’économie de la drogue est florissante. La valeur des 2,2 tonnes de cocaïne récupérées sur le cargo panaméen est estimée à 157 millions d’euros.
Un tel marché attise forcément les convoitises. Est-ce suffisant pour expliquer l’implantation de trafic dans des régions autrefois épargnées par la drogue ? En partie, indéniablement. Ajoutez à cela des prix de vente abordables et une multitude de profils de consommateurs, et vous obtenez les raisons d’un tel maillage. « Déjà, pour commencer, c’est de savoir s’il y a un point de deal dans le secteur, explique Anthony, dealer de cannabis à Alençon. Après, tu regardes concrètement s’il y a de la demande, s’il y a du passage. Après tu te trouves un point de deal (…). Si tu as tout ce qu’il faut, normalement tu peux charbonner. Les clients, il y a un peu de tout, il y a des jeunes, des personnes âgées, des mères, des pères de famille, des gens en costard. Il n’y a pas de profil en fait, ça peut être vous comme moi. »
Pour mesurer l’étendue du phénomène, Frédéric Ploquin et Julien Johan ont mené une enquête de terrain. Un tour de France faussement bucolique où les uns tentent d’endiguer cette économie souterraine et les autres d’en profiter. Un marché lucratif et de plus en plus meurtrier. Les menaces ne planent plus seulement sur les guetteurs ou trafiquants des cités. « Parce que tu as vu, tu es dans un milieu, commente Samy, l’ex-dealer devenu homme de main. Tu ne vas pas dire : “Hé vas-y ! Celui qui veut prendre le terrain et celui qui a le terrain. Bon, on va faire une bagarre et le gagnant, il gagne le terrain.” Nan, nan. Tu dois le traumatiser. Tu dois instaurer la peur en lui, et aux autres du réseau. Donc, il n’y a qu’une option. C’est la neutralisation physique. C’est du capitalisme agressif (…). Il y a des villes qui sont montées d’un coup. Tu n’en entendais pas parler. Comme Grenoble, il y a eu beaucoup de règlements de comptes. À Tours, Orléans. »
Quant aux zones rurales, elles ont permis à certains de se mettre au vert et à dautres dêtre les seuls sur le marché (un avantage et un inconvénient, comme ils en conviennent). Sans omettre ces lieux de stockage isolés et/ou inhabités qui sont nombreux à la campagne. « Après, les gendarmes, il ne faut pas les sous-estimer, précise Samy. D’expérience, le jour où les gendarmes viennent chez toi, ça ne sert à rien de dire : “Ce n’est pas moi.” Ils ont déjà monté un dossier. » Et Stéphanie Cherbonnier, directrice de l’Office anti-stupéfiants, de conclure : « La lutte contre les stupéfiants, c’est une lutte permanente. Si on considère que faire une belle affaire ou une grosse saisie a permis d’assécher le marché, c’est une erreur. »

Jai quitté Créteil pour aller sur Rennes. Je pensais ne pas retrouver la même chose, mais les dealers que jai connus à Créteil sont les mêmes que jai retrouvés à Rennes. On a le même phénomène. Vous avez Vannes. Vous avez Lorient, après vous remontez sur Brest, la même chose à Saint-Brieuc. Effectivement, on a un maillage total du trafic de stups en Bretagne, dans les zones urbaines et rurales.

Christian Pennamen, ancien policier de l’Office des stups

Le 26 juin est la Journée internationale de lutte contre l’abus et le trafic illicite de drogue, instaurée depuis 1987 par l’Assemblée générale des Nations unies.

Source : ministère de l'Intérieur et des Outre-mer

Intervenants

Brahim Chikhi, élu à la mairie de Saint-Denis
William Delannoy, maire de Saint-Ouen en 2015 
Anthony, dealer de cannabis, Alençon (Orne)
Stéphanie Cherbonnier, directrice de l’Office anti-stupéfiants
Samy, ex-dealer devenu homme de main
Samuel Vuelta-Simon, procureur de Toulouse
Xavier Dezaandez, commandant, chef de l’Office anti-stupéfiants Toulouse
Alain, commandant, police judiciaire
Nacer Lalam, chercheur, Institut des hautes études, ministère de l’Intérieur
Colonel Didier Jam, ancien commandant de la section de recherches d’Orléans
Christian Pennamen, ancien policier de l’Office des stups
Fabian Lahaie, avocat
Nicolas Charrier, chef d’escadron, compagnie de gendarmerie Toulouse-Mirail
Lieutenant-colonel Barlatier, chef de la division renseignement criminel, gendarmerie
Mehmet, dealer de cocaïne, Beaune (Côte-d’Or)
Corinne Cleostrate, sous-directrice des Affaires juridiques et contentieuses des douanes
Thierry Sabourin, chef divisionnaire, douanes de Guyane
Yann Pilon, commandant, Police aux frontières
Thierry Baures, commissaire, chef de la Police aux frontières
Jean-Christophe Sintive, général, commandant de la gendarmerie en Guyane
Emmanuel Bogillot, chef de service de la surveillance, brigade de la douane
Line Bonnet, procureure d’Annecy
Fabien Lang, commissaire divisionnaire, directeur de la police judiciaire de Rouen
Capitaine Marc P., police judiciaire du Havre
Fabien Picchiotino, avocat


Le Monde en face : La drogue est dans le pré

C’est la nouveauté des années 2020 : la drogue est dans le pré. Elle concerne tout autant la zone de compétence de la gendarmerie que celle de la police. C’est par ce prisme, celui des nouveaux espaces conquis par les trafiquants, que ce documentaire entend aborder le sujet du narcotrafic et de ses incessantes métastases. Une approche géopolitique, sociale et économique propre à renouveler le regard sur un sujet que l’on croit connaître.  
Comment endiguer la folle progression du trafic et des violences qui l’accompagnent ? Les auteurs, Frédéric Ploquin et Julien Johan, qui ont déjà signé ensemble une dizaine de documentaires pour France Télévisions, ont convoqué devant leur caméra des gendarmes, des policiers et des douaniers de terrain, mais aussi ceux qui les commandent, à commencer par la chef de l’OFAST, Stéphanie Cherbonnier, qui coordonne la lutte antistupéfiants en France. Soucieux de recueillir tous les points de vue, ils ont également questionné les acteurs de ce trafic, dont les méthodes copient à l’extrême celles du libéralisme le plus sauvage.
Soixante-dix minutes pour découvrir les nouvelles frontières de la drogue au-delà des saisies historiques réalisées en 2022 par les services de l’État : 128,6 tonnes de cannabis (+ 15 % en un an), 27,7 tonnes de cocaïne (5 fois plus que dix ans plus tôt) et 1,4 tonne d’héroïne (+ 8 % en un an). 

Magazine – Présentation Mélanie Taravant  Avec la participation de Frédéric PloquinFabrice RizzoliAmine Kessaci et Christian de Rocquigny
Documentaire (70 min – 2023 – inédit) – Auteurs et réalisation Frédéric Ploquin et Julien Johan – Compositeur Bertrand Défossé – Production Pernel Média, avec la participation de France Télévisions, du Centre National du Cinéma et de l’Image animée

Ce documentaire est diffusé dimanche 1er octobre à 21.05 sur France 5
Le Monde en face : La drogue est dans le pré est à voir et revoir sur france.tv

 

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