« Enfants de Daech, les damnés de la guerre »

« Le Monde en face » donne la parole à ceux que Daech a laissés derrière lui. Enfants soldats ou enfants de djihadistes, fanatisés hier, stigmatisés aujourd’hui, cette génération de laissés-pour-compte tente aujourd’hui de trouver une place dans un nouvel Irak post-État islamique. Au-delà d’une enquête inédite, la réalisatrice Anne Poiret délivre un documentaire poignant. « Enfants de Daech, les damnés de la guerre » est à découvrir  mardi 18 mai à 20.50 sur France 5.

« Enfants de Daech, les damnés de la guerre »
« Enfants de Daech, les damnés de la guerre » © Cinétévé 2021

« Quand je suis allé à l’école, ils m’ont dit : “Sors ! Ton père est de Daech, t’as pas de papiers d’identité, sors !” J’ai envie d’apprendre à compter. (...) Et quand j’aurai réussi mes études, je deviendrai docteur. Parfois, des enfants du quartier me jettent des pierres. Ils me disent que je suis un fils d’un combattant de Daech, mais moi je me souviens plus de lui. »
Comme Yasser, ils sont des milliers d’enfants qui, depuis la fin de la guerre contre l’État islamique et la libération de Mossoul, tentent de survivre dans les faubourgs de la ville, sans existence légale, privés de papiers d’identité, mais aussi d’accès à l’école, aux soins médicaux ou à l’aide alimentaire.
De 2014 à 2017, Daech a régenté la vie de millions de personnes entre l’Irak et la Syrie. Et, à Mossoul, la guerre est encore dans tous les esprits. Difficile alors pour ces « lionceaux du califat » de cohabiter avec les familles victimes de l’organisation terroriste. Fanatisés hier, stigmatisés aujourd’hui, ce sont bien eux qui paient aujourd’hui le prix fort de cette guerre.

Les petites mains du djihad
L’État islamique aurait recruté jusqu’à 4 000 mineurs. Parmi eux, Tarak a suivi les vingt jours de leur formation théorique, en échange de motos, voitures et de 100 dollars par mois. Qu’ils aient été manipulés ou enlevés par Daech, ils sont des milliers à avoir été placés dans un soi-disant centre de rééducation pour mineurs après la libération de Mossoul. Entre les murs, la réalité est affligeante : plus de 200 ados sont entassés dans une cellule, sans lits ni chaises, avec deux heures de sortie autorisées par semaine, sans bénéficier de la présence de psychologue ou d’éducateurs. Selon Raed al-Maslah, juge d’instruction et du tribunal, ces petites mains du djihad sont « les victimes de l’État islamique mais aussi de la société. Si on ne peut pas leur fournir un endroit correct pour dormir, comment les éduquer et les réintégrer à la société ? »
À Mossoul, une ONG apporte un soutien juridique et psychologique à ces mineurs, comme Ibrahim, de retour dans sa famille après trois ans d’incarcération. Si l’adolescent, qui nie avoir appartenu à Daech, se dit victime d’une erreur judiciaire, d’autres, qui ont purgé leur peine, n’ont même pas la chance de rentrer chez eux. Capturés par les forces kurdes irakiennes, ils sont nombreux, comme Walid, à végéter entre deux territoires, redoutant une nouvelle arrestation s’ils rentrent dans la région de Mossoul. L’adolescent a été relâché sur jugement d’un tribunal du Kurdistan, mais cette décision de justice n’est pas reconnue par le gouvernement irakien. « Si je rentre, ça va recommencer. Je serai à nouveau emprisonné et la peine sera plus sévère. Alors je reste ici jusqu’à ce qu’on trouve une autre solution », déplore-t-il.

Que vont devenir ces enfants du chaos ? L’Irak est un pays de résilience. L’enfance est une résilience : mais jusqu’à quand ?

Anne Poiret, réalisatrice
Enfants de Daech - Les damnés de la terre
« Enfants de Daech, les damnés de la guerre ».
© Cinétévé 2021

Côté syrien, les enfants de djihadistes ont quant à eux été conduits dans le camp d’Al-Hol en mars 2019. 21 000 mineurs irakiens y vivent toujours avec leurs mères qui continuent de prêter allégeance à Daech. Comme bien d’autres pays, l’Irak refuse de rapatrier ses enfants qui, ici, continuent de clamer encore fièrement leur appartenance à l’État islamique…
En l’absence de programme de déradicalisation, l’association Save the Childrens leur dispense des cours de maths, d’arabe, d’anglais ou de science…

Si l’éducation pourrait changer la donne et les esprits, elle reste un défi bien trop grand à relever pour un système éducatif en ruines, fragilisé encore davantage par la pandémie, et qui reste à reconstruire…
Une poignée d’ONG tente bien d’apporter son soutien aux écoles irakiennes et à ceux qui en sont encore privés, mais beaucoup d’enfants se terrent et errent encore dans les villes, les villages et les camps de déplacés. Une enfance chaotique qui pourrait faire de cette génération abandonnée de véritables bombes à retardement. « Aujourd’hui, l’opinion internationale s’est détournée de l’Irak, regrette la réalisatrice Anne Poiret. Et c’est précisément dans cet angle mort que les choses se jouent : non prise en charge, on abandonne une génération d’enfants à cette haine. » À travers son film poignant, la documentariste alerte et s’interroge sur l’avenir de cette enfance vulnérable que Daech a laissée derrière elle. « Après Al-Qaida et l’État islamique, quel groupe radical profitera de la crédulité de cette jeunesse meurtrie ? Que vont devenir ces enfants du chaos ? L’Irak est un pays de résilience. L’enfance est une résilience : mais jusqu’à quand ? »

 

Le Monde en face : Enfants de Daech, les damnés de la guerre

Ils seraient plusieurs dizaines de milliers d’« enfants de Daech », dont la famille avait prêté allégeance au califat. Stigmatisés, ils sont privés de toute existence légale dans l’Irak de l’après-« État islamique ». Sans papiers, ils n’ont accès ni aux soins médicaux, ni à l’aide alimentaire, ni surtout à l’école. D’autres enfants, fanatisés, recrutés ou raptés comme petites mains du djihad par l’organisation terroriste sont aujourd’hui incarcérés dans des conditions inhumaines. D’autres encore – par dizaines de milliers – sont retenus dans des camps de déplacés côté syrien, avec les femmes les plus radicalisées. Leur situation humanitaire catastrophique est encore plus fragilisée par la crise du coronavirus. Cette enquête inédite d’Anne Poiret donne la voix à ces mineurs, les laissés-pour-compte de ce nouvel Irak que seule une poignée d’ONG tente d’aider.
Comment les aider à retrouver une place dans la société et éviter qu’ils ne deviennent une menace pour la communauté internationale ?

Après la diffusion du documentaire, Marina Carrère d’Encausse proposera un débat avec quatre invités.

Documentaire (70 min) – Auteure et réalisatrice Anne Poiret – Production Cinétévé, avec la participation de France Télévisions et de LCP-Assemblée Nationale, de la RTS – Radio Télévision Suisse, de DR, de NRK, de SVT

Diffusion mardi 18 mai à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv

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