« L’Avare » à la Comédie-Française : « la comédie noire de l’argent qui rend fou »

« Quoi de neuf ? », demandait Sacha Guitry. «... Molière. » Confirmation, s’il en était besoin, avec cette mise en scène de « L’Avare » dans le théâtre même où eut lieu sa création, il y a plus de trois siècles et demi. En 2009, c’était Catherine Hiegel qui s’essayait à l’exercice et Denis Podalydès qui endossait le costume du ladre le plus célèbre du répertoire. Dimanche 5 avril à 20.50 sur France 5.

Denis Podalydès
Denis Podalydès © Agat Films & Cie et La Comédie-Française

L’action se déroule dans l’entrée d’un hôtel particulier du XVIIe siècle à l’escalier majestueux. À l’arrière-plan, on devine l’étage. À gauche, donnant sur le jardin, de hautes fenêtres barrées de fer à travers lesquelles le jour tombe peu à peu. À droite, la petite porte d’un escalier de service. Un lieu de passage, impersonnel et froid. On connaît l’histoire… La douce Élise (Suliane Brahim) aime Valère (Stéphane Varupenne), jeune homme bien né mais désargenté, réduit à se faire engager comme valet pour courtiser sa belle. De son côté, Cléante (Benjamin Jungers), frère d’Élise, est tombé éperdument amoureux d’une voisine, Mariane (Marie-Sophie Ferdanne), qui vit seule avec sa mère malade et pauvre. Tout cela ne s’engage pas très bien… Mais il y a pire encore. Élise et Cléante, orphelins de mère, vivent sous la coupe d’un père égoïste et tyrannique, pingre à la folie, un vieillard au cœur sec qui tarde, au désespoir de ses enfants, à gagner la tombe où le pousserait bien sa maisonnée.
Enfin, le bougre paraît... et c’est la surprise ! Il n’est, à première vue, guère impressionnant. Une petite crevette noiraude, hystérique et grimaçante, roulant des yeux cruels. Mais rien du patriarche souffreteux et myope, qu’il contrefait pourtant, pour mieux faire enrager son petit monde. Au contraire, tel un cafard, il court, il vole, vrombit, décoche des coups de bâton aux valets, des paroles acerbes à sa progéniture. Et c’est la belle idée de cette mise en scène : cet avare-là est d’une verdeur quasi démoniaque, à proprement parler il pète le feu !
L’idée de choisir un comédien beaucoup plus jeune que le rôle – Denis Podalydès avait la quarantaine presque juvénile – n’était à vrai dire pas inédite. Michel Aumont, qui endossa l’habit d’Harpagon en 1969, dans la même maison et dans la mise en scène de Jean-Paul Roussillon, avait 35 ans, et Charles Dullin, en 1912, sous la direction de Jacques Copeau, à peine 28. Mais Catherine Hiegel faisait de ce décalage un véritable ressort comique. Corps mince, à la limite de la maigreur, costume noir étriqué et vieux-jeu en un siècle de fanfreluches, l’avarice est d’abord une manière d’être du corps, une démarche, un rythme. Mi-rapace mi-insecte : il y a du vampire expressionniste chez cet avare (Max Schreck, le Nosferatu de Murnau) ; les yeux, dont le maquillage souligne la lueur maligne, sont mobiles, Harpagon sautille sans cesse sur la pointe des pieds. Rapide, fourbe et hypocrite, il ne sait que calculer. Aux aguets, s’alarmant d’une ombre, il tend l’oreille, les muscles tendus, toujours prêt à bondir. Obsédé par une seule crainte : qu’on lui dérobe son précieux trésor.

La farce et le tragique, le comique et le sordide

Écrit en vitesse pour remplir les caisses de son théâtre, puisant son sujet chez Plaute et dans l’expérience quotidienne de l’argent et de son manque (Molière lui-même a tâté de la prison pour dettes, et les comédiens au XVIIe siècle sont constamment harassés par les créanciers), L’Avare est créé le 9 septembre 1669. Le « patron » y tient le rôle-titre. La pièce ne connaît pas un grand succès : les spectateurs sont déconcertés par ses cinq actes en prose à une époque où l’on goûte par-dessus tout les vers. Surtout, ils réclament Le Tartuffe dont cinq années d’interdiction ont fait la réputation. L’interdiction levée, Harpagon sera quelque peu éclipsé, d’autant que suivront, durant les quatre années qui restent à vivre à Molière, rien moins que Le Bourgeois gentilhomme, Les Femmes savantes et Le Malade imaginaire, actes de naissance de quelques autres grands cinglés du répertoire.
L’Avare : bouffonnerie ou critique au vitriol ? Longtemps, la pièce – qui est devenue, avec Le Tartuffe, l’œuvre de Molière la plus jouée à la Comédie-Française – a oscillé entre ces deux versants, la farce railleuse et la vision presque tragique, le comique et le sordide. La marque des plus grands interprètes d’Harpagon, Charles Dullin, Jean Vilar, Michel Serrault, Michel Bouquet…, étant sans doute d’avoir su naviguer entre les deux, d’avoir tenu ensemble les deux bouts de la ficelle. Et si l’intention affichée de Catherine Hiegel est de revenir aux sources de cette « comédie noire de l’argent qui rend fou », l’ambiguïté, et c’est tant mieux, n’est toujours pas levée, elle a cette fois un nom : Denis Podalydès. Tour à tour ignoble – quand il livre sans la moindre hésitation sa fille à un vieillard qui a le grand avantage de ne pas exiger de dot – et ridicule – quand il prête son « bonjour » pour ne pas avoir à le donner –, il respecte au pied de la lettre l’un des conseils de son vieux maître, Michel Bouquet : « Harpagon est une machine à faire rire. » Mais il fait craquer la peinture de caractère pour s’échapper toujours plus loin. C’est un monstre au sens propre, un véritable damné, son nom est Légion : vieillard, enfant, Arlequin, spectre, drôle à crever, inquiétant à souhait, abject et pathétique. Ce n’est plus le barbon qui s’accroche une dernière fois à l’existence mais un malade débordant de santé, que la vie énerve, exacerbe, rend toqué ; un aliéné qui jouit sans frein de son mal, un amoral sacrifiant charité, parents, pitié, amis à son désir d’immortalité, à sa divinité satanique, l’argent — un amoureux fou de la possession, de l’accumulation stérile, un anorexique des sentiments. Notre caricature, notre démon, notre prochain.

Christophe Kechroud-Gibassier


Voir aussi : Tous les dimanches soir, sur France 5, la Comédie-Française s’invite dans « Au théâtre chez soi ».

L’Avare

Pièce de Molière – Mise en scène Catherine Hiegel – Production Agat Films & Cie et la Comédie-Française – Réalisation Don Kent (2009)
Avec Dominique Constanza (Frosine), Christian Blanc (Maître Simon et le Commissaire), Denis Podalydès (Harpagon), Jérôme Pouly (Maître Jacques), Pierre Louis-Calixte (La Flèche), Serge Bagdassarian (Anselme), Marie-Sophie Ferdane (Mariane), Benjamin Jungers (Cléante), Stéphane Varupenne (Valère), Suliane Brahim (Élise). Et les élèves de la promotion 2009-2010 de l’académie de la Comédie-Française : Camille Blouet (Dame Claude) Christophe Dumas (Brindavoine), Florent Gouëlou (La Merluche), Renaud Triffault (Le Clerc).

Élise et Cléante vivent dans le dénuement malgré la richesse immense de leur père. Celui-ci destine sa fille à son voisin Anselme, sur l’argument irréfutable que ce dernier la prend « sans dot », et s’apprête lui-même à épouser Mariane, dont Cléante est épris. Amasser l’argent est son seul plaisir, l’objet de toute son attention et de son inquiétude, alors qu’il ne songe jamais à en jouir. Lorsqu’on lui dérobe son trésor, sa cassette, Harpagon voit sa vie s’écrouler.

L’Avare est diffusé dans « Au théâtre chez soi » dimanche 5 avril à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv
 

Publié le 03 avril 2020
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