« Fanny » de Pagnol à la Comédie-Française : Marseille, cité grecque

En 2008, sur la scène du Vieux-Colombier, Marcel Pagnol faisait son entrée au répertoire de la Comédie-Française. En attaquant la Trilogie marseillaise par sa pièce centrale — entre « Marius » et « César » —, la metteuse en scène Irène Bonnaud la décapait de son pittoresque et de son accent et lui restituait son universalité, mêlant comédie populaire, mélodrame et tragédie antique. Le dimanche 26 avril à 20.50 dans « Au théâtre chez soi » sur France 5.

« Fanny »
« Fanny »
© La Compagnie des Indes / La Comédie-Française

« Je crains qu’on ne méconnaisse l’œuvre de Pagnol à cause de sa célébrité même. Un auteur trop populaire est parfois suspect, et cette pièce, je m’aperçois que peu de gens l’ont lue. On a vu le film, souvent, mais la pièce est plus ample, plus riche, plus complexe. On dira : Fanny, c’est du théâtre de boulevard. Mais c’est un peu aussi une tragédie grecque. Une communauté bouleversée par un fils qui est parti, une parole qui circule, inlassablement, comme pour conjurer le malheur. Ici, tous, hommes, femmes et même l’étranger, M. Brun, ont leur mot à dire sur la décision à prendre. La Cité s’interroge sur son destin, argumente, confronte les opinions, et la parole est au centre de tout, virtuose, passant du comique aux imprécations, du récit au duel verbal, du plaidoyer aux mots d’amour. Il est peu d’auteurs de théâtre qui soient d’aussi brillants dialoguistes, et ici, même les répliques fameuses, les “mots d’auteur”, ne sont jamais gratuits. Mais c’est parce qu’ils adviennent et s’évanouissent dans l’urgence, comme si la survie de la Cité en dépendait. »

Marius et Zoé

« Quand commence Fanny, César est inconsolable, le Bar de la Marine n’attire que de rares habitués et les parties de cartes ne sont plus de saison. Marius est parti, et ce départ est chose inouïe. Comment, à l’ordre de la famille, préférer les îles Sous-le-Vent, cet univers lointain où naissent les cyclones, ce monde barbare où tout le monde vit nu sur les plages, où sévissent la peste et la vérole ? Un choix aberrant, aussi scandaleux que de devenir fille à marins, comme cette tante Zoé dont on parle sans arrêt et qu’on ne voit jamais. »

« Tout ça est horriblement tragique, mais on peut manger, quand même ! »

« Pagnol réussit cette chose rare : réactiver les mécanismes des spectacles populaires, la farce, le mélodrame, le music-hall, en posant des questions qui sont fondamentales à toute communauté humaine – l’individu et le collectif, la liberté et l’ordre, l’appartenance et l’exclusion. C’est une comédie dont la fin est violente, dure, brutale. A-t-on vraiment pris la bonne décision ? L’auteur ne le dit pas, et toute tentative pour transformer la pièce en manifeste réactionnaire ou en brûlot anarchiste paraît absurde. C’est une bonne pièce parce que tous les personnages ont leurs raisons et qu’aucun d’entre eux n’a absolument raison. Et comme dirait Brecht, le rideau fermé, les questions restent ouvertes. »

Du monde entier

« Ces personnages, tout le monde a l’impression de les connaître un peu parce qu’ils sont si changeants et compliqués, si humains qu’on les croirait vivants. Si humains qu’ils ont touché des spectateurs partout, du Japon à la Suède, de Broadway à Moscou. On sait peu en France qu’il y a eu autant d’adaptations étrangères de la Trilogie marseillaise, et on la réduit trop vite au folklore, au pittoresque et aux intonations fameuses de ses premiers interprètes. Mais, si Raimu fut un César inoubliable, c’est qu’il était un comédien génial et non parce qu’il était de Toulon. Penser qu’on ne peut jouer la Trilogie qu’avec l’accent marseillais, c’est faire peu confiance à Pagnol, à la force de ses personnages, à l’universalité de sa fable. Et qui peut davantage que la Comédie-Française combattre ce préjugé et jouer Fanny pour ce qu’elle est, une grande œuvre du répertoire contemporain ? »

Irène Bonnaud
Propos recueillis en juin 2008 par Laurent Codair, attaché de presse au Théâtre du Vieux-Colombier

Voir aussi : Tous les dimanches soir, sur France 5, la Comédie-Française s’invite dans « Au théâtre chez soi ».

Fanny

Pièce de Marcel Pagnol – Mise en scène Irène Bonnaud – Réalisation Dominique Thiel – Production Comédie-Française et la Compagnie des Indes, avec la participation de France Télévisions (2008)
Avec Catherine Ferran (Honorine), Andrzej Seweryn (Panisse), Sylvia Bergé (Claudine), Jean-Baptiste Malartre (M. Brun), Pierre Vial (Escartefigue et le chauffeur de M. Panisse), Serge Bagdassarian (Frise-Poulet, M. Richard et le docteur Venelle), Marie-Sophie Ferdane (Fanny), Stéphane Varupenne (Marius, le facteur et le Parisien), Gilles David (César).

Dans son bar, sur le Vieux-Port de Marseille, César se morfond. Marius, son fils, est parti naviguer à l’autre bout du monde. Entouré de ses amis, exaspéré par son chagrin et leur compassion, ce père aimant et abusif se sent trahi par un départ dont il contemple le désastre au reflet du désespoir de Fanny, l’amour délaissé de Marius. Mais Fanny n’est pas qu’abandonnée. Elle est aussi une fille perdue dont la grossesse devient une tragédie ordinaire. Honoré Panisse, le maître voilier du port, de trente ans l’aîné de Fanny, lui propose le mariage, l’honorabilité, la fortune. Panisse tient les ficelles d’une comédie cruelle où la jeunesse renonce peut-être au bonheur. Et sur le Vieux-Port, baigné de soleil et de pittoresque méridional, le rire est roi... mais il n’y a pas d’amour heureux.

« Au théâtre chez soi » est diffusé le dimanche à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv
  

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