Un crâne, un spectre et quelques questions : « Hamlet à l’impératif ! »

Au dernier Festival d’Avignon, dans le jardin de la bibliothèque Ceccano, en 10 épisodes d’une heure mais aussi sous une forme resserrée de deux heures, Olivier Py, entre érudition et théâtre minimaliste, faisait dialoguer drôlement les personnages d’« Hamlet » de Shakespeare avec les plus grands commentateurs et exégètes de la plus célèbre pièce au monde pour en interroger les énigmes... et celles du théâtre lui-même. Jeudi à 21.05 sur Culturebox.

« Hamlet à l'impératif ! » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

« Commençons par le début ou nous ne commencerons jamais », lance un comédien. Pas si simple. Où débute Hamlet ? Avant même son début, lorsque Yorick, le bouffon du roi, verse une carafe de vin sur la tête d’un fossoyeur en une sorte de parodie de baptême ? – Yorick qui, par la suite, pourtant, ne dira pas un mot puisque, comme on sait, de lui on ne connaîtra que le crâne (« Hélas ! Pauvre Yorick ! »)... mais quel crâne ! Le plus célèbre crâne de la plus célèbre pièce du plus célèbre dramaturge. À moins qu’Hamlet ne débute par une question préalable, moins fameuse que l’autre (on y arrive) : « Qui est là ? ». Comme si c’était Shakespeare, ou le théâtre, qui s’adressait à la salle, au jardin, à lui-même : qui est venu ? qui es-tu ? Interrogeant non pas l’identité de chacun des spectateurs mais ce qui les réunit : être les témoins de ce qui va se jouer.
Un prince danois, donc – venu par cent détours jusqu’à William Shakespeare depuis la chronique historique du moine Saxo Grammaticus, dont la plume court sur le parchemin au XIIIe siècle. Son roi de père mort, sa veuve de mère se remarie avec son beau-frère. Voilà que le fantôme du père apparaît au fils et lui révèle qu’il a été assassiné : « Venge-moi », etc., etc. (En 1600, c’est Shakespeare qui tient le rôle du spectre. Il vient de perdre cette année-là et son père et son fils, prénommé... Hamnet !) Et c’est peut-être là, au fond, que ça commence vraiment, ou que ça déraille. — Hamlet : The time is out of joint. Traduction d’Yves Bonnefoy : « Le temps est hors de ses gonds. » Comprendre (dit Olivier Py, convoquant Derrida) : le temps n’est plus linéaire, l’humanité n’en finit pas de revenir sur les lieux du crime. Le théâtre, alors, peut-il briser le cercle vicieux de la culpabilité, du refoulement et de la haine de soi ?

Être ou ne pas être : un point c’est tout

Vient enfin la plus célèbre réplique de la plus célèbre pièce du plus célèbre dramaturge : To be or not to be, that is the question... qui n’est même pas une question (une première version, du reste, proposait To be or not to be, ay, there’s the point : « Être ou ne pas être, oui, un point, c’est tout ») mais plutôt une aporie, puisqu’on ne peut guère ne pas être et le savoir, encore moins le dire – en d’autres termes : fromage ou dessert. Ici, les comédiens s’emballent, s’amusent d’un tableau noir, d’une craie, de trois chaises, d’une corbeille à papier, d’un revolver en plastique ou d’une couronne en carton, convient Heidegger (devant son chalet allemand, habillé d’une culotte de peau allemande, touillant sa soupe allemande) dissertant sur l’ontologie (« l’être de l’étant »), Derrida et son « hantologie » (tout commence par la hantise d’un spectre), Rimbaud (« Je est un autre »), Pascal (« Je vous parie qu’on se reverra »), Gloria Gaynor (« I am what I am »), Wittgenstein (« Faites-moi signe si vous voulez qu’on se revoie »), etc. On est à mi-chemin des tréteaux de foire et d’une histoire burlesque de la pensée, un théâtre minuscule et absolu, profond et clownesque qui, sous l’invocation de Jankélévitch (« Entre l’être et le néant, il y a le faire »), pourrait bien résoudre l’aporie : être sur scène, c’est être et ne pas être à la fois (fromage et dessert). Et peut-être remettre dans ses gonds ce qui a été désarticulé. En tout cas, dit Olivier Py, si on ne peut pas réparer le monde, au moins peut-on faire qu’une petite partie en soit éthiquement vivable : le théâtre.

C.K.G.

« Hamlet à l’impératif ! » est une aventure née de deux désirs. Le premier est d’investir l’espace du jardin Ceccano qui chaque année propose aux spectateurs du Festival de venir à midi, pour une heure et gratuitement, écouter des acteurs et des amateurs jouer un grand poème du répertoire. Le second désir est d’aborder le continent « Hamlet » dans une lecture radicalement nouvelle. La pièce la plus connue du dramaturge le plus connu reste une énigme. Chaque nouvelle mise en scène est un événement, ou toujours le même avènement : l’exégèse infinie d’une pièce de Shakespeare qui a conditionné l’imaginaire européen puis a conquis le monde.

Olivier Py
« Hamlet à l'impératif ! »
« Hamlet à l'impératif ! »
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

« Hamlet à l’impératif ! »

Avec le plus connu des drames shakespeariens, Olivier Py investit le jardin de la bibliothèque Ceccano en posant une question centrale : « Que peut le théâtre ? ». Dès sa première réplique — « Qui est là ? » —, Hamlet interpelle le public et l’emporte dans une histoire où le devoir croise la conscience de soi avec le célèbre « To be or not to be ». Olivier Py investit le jardin de la bibliothèque Ceccano pour questionner le théâtre grâce au plus connu des drames shakespeariens. Avec une traduction inédite et un texte original, il nous convie à penser le to act. Jouer ? Agir ? La pièce fait résonner une question centrale : « Que peut le théâtre ? ». Alors oui, spectateurs comme comédiens, êtes-vous là ?

Pièce de théâtre – Texte Olivier Py – D’après William Shakespeare – Traduction et mise en scène Olivier Py – Composition, percussion Julien Jolly – Assistanat à la mise en scène Bertrand de Roffignac, aidé de Julien Masson – Production Festival d’Avignon – Coproduction Le Théâtre Scène nationale de Saint-Nazaire – Avec l’aide du Théâtre du Châtelet – En collaboration avec la bibliothèque Ceccano – Réalisation Sébastien Cotterot – Production AMDA Production

Avec Moustafa Benaïbout, Damien Bigourdan, Céline Chéenne, Bertrand de Roffignac et Julien Jolly (musique)

Hamlet à l’impératif ! est diffusé jeudi 5 août à 21.05 sur Culturebox - canal 14 de la TNT
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 03 août 2021
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