« Trolls » : les agents du désordre

Ils agacent, perturbent ou inquiètent. Ces mauvais génies sont partout et nulle part, insaisissables, masqués, tapis dans la zone grise d’Internet. Pour la première fois, quelques-uns d’entre eux ont accepté de s’expliquer. Ni manifeste ni condamnation, la série documentaire « Trolls » propose des portraits croisés, souvent drôles, qui questionnent les limites de l’humour, de la provocation et de la liberté d’expression. C’est à voir sur france.tv.

« Trolls »
« Trolls ». © Urbania

Le mot « troll » n’évoque pour vous que les contes de votre enfance ? Vous avez sans doute manqué quelque chose de la modernité numérique et de certains de ses fléaux. Mais vous n’êtes pas totalement à côté de la plaque : les trolls, on s’en souvient, sont dans le folklore des pays du Nord, au mieux des gnomes farceurs, au pire des créatures franchement malveillantes. Leurs homonymes, qui hantent aujourd’hui les forums de discussions d’Internet et les réseaux sociaux, semant le désordre, la consternation et la zizanie, ont hérité de cette ambivalence. Plaisantins lourdingues ou harceleurs haineux selon certains, activistes, voire héros de la liberté selon d’autres… Qui sont-ils ? Combien sont-ils ? Que veulent-ils ? On n’en sait trop rien. On les imagine volontiers jeunes, urbains, hyperconnectés, solitaires, vaguement désaxés…
Cinq trolls ont accepté de se livrer à visage découvert et de s’expliquer devant la caméra d’Alexandre Pierrin. Et c’est plutôt bienvenu, tant leur témoignage – même s’il n’a pas valeur statistique ou sociologique – bat en brèche quelques idées reçues. Ce sont des hommes*. Ils ont entre 25 et 63 ans et ont un discours construit, nuancé mais assumé sur leur moyen d’expression. Ni membres d’une meute ni geeks solitaires, ils esquissent une graduation dans la provocation et le rire. Si Rémy, le plus jeune, qui a fait ses classes sur les forums du site jeuxvideos.com, revendique un « trollisme » pur, la blague d’ado qui n’a pas d’autre but que de faire rire – « On énerve les uns, on fait rire les autres », parfois en dépassant les limites –, « DarKevin du 27 », qui a été à la même école, si l’on peut dire, et est depuis doctorant en psychologie, en a après l’esprit de sérieux (« le full premier degré »). Pratiquant de jeux vidéo en équipe, il prend un malin plaisir à pourrir l’ambiance en refusant de se battre ou en se suicidant en ligne, provoquant l’exaspération de ses coéquipiers à l’égard de « ces trolls qui viennent niquer ta game ! ».

« Trolls »
« Trolls ».
© Urbania

Plus lunaire, Xavier-Louis de Izarra a mis des années à se trouver un style sur les forums et à peaufiner son art de la provocation, à travers des personnages fictifs (la femme de ménage Simone Nocelas : « Sale con, à l’envers ») et des pseudonymes potaches – Allah le Grand ou Bernard Verginoute. « Le masque, explique-t-il, met en valeur ma personnalité. » Le sexagénaire propose sur sa chaîne YouTube des vidéos délirantes et bouffonnes expliquant comment séduire une femme en moins de trois minutes selon une méthode remontant à l’époque babylonienne ou exposant « trois preuves que la Terre est plate ». Dans « J’ai filmé des esprits invisibles », accroupi derrière des fougères, il lance, pince-sans-rire, à la caméra : « Regardez bien, il est caché derrière des fougères et il se fout de votre gueule ! » Pas toujours bien comprises, ses blagues lui valent parfois des réactions violentes. « Ça ne me gêne pas d’être insulté, ça me renforce. Mes vidéos sont pédagogiques : elles apprennent au con qu’il est con ! »
Francis Frog n’est pas, lui non plus, un perdreau de l’année, puisqu’il revendique trente-cinq ans d’activité depuis que, pendant ses études de droit, il fut « animatrice » de Minitel rose, catégorie SMEA (« sado-maso, éducation anglaise »). Lecteur de Montaigne, éphémère membre de la Ligue du LOL, ancien directeur juridique d’un site de finance sur Internet (!), aujourd’hui photographe, il se définit comme un anticonformiste libertaire en guerre contre le consensus mou et la bonne conscience. Son arme : « désorganiser des communautés en entrant dedans et en foutant la merde ». Des limites ? « Je ne vais pas arrêter de parler, de faire des blagues et d’exprimer ce que j’ai à dire sous prétexte qu’il y a des gens que ça fait pleurer. »

« Trolls »
« Trolls ».
© Urbania

C’est face à de telles impasses, et devant ce qu’il juge une perte de valeurs et de sens éthique que David Smith a pris de la distance. Et c’est le mot qui convient, tant le bonhomme semble le plus perché de la bande, évoluant désormais aux confins du conceptuel… et du foutage de gueule, à la recherche de « l’absurde double méta ». Après l’enregistrement d’une chanson en yaourt, on suit les derniers préparatifs de son exposition d’art (?) et son ouverture au public. Commentant son installation de 19 mouchoirs où se sont mouchés 19 malades de la covid-19, David Smith lâche avec sérieux – réel ou simulé ? – « Plus on entre dans le tout, plus ça signifie rien » ou encore « J’espère que les gens ont compris le message de fond, même s’il n’y en a pas ». Vraie ou fausse, l’exposition fait en tout cas elle-même partie de l’exposition. « Est-ce que je suis vraiment moi ? Est-ce que j’ai payé un artiste ? Quelle est la part de vrai ? Quelle est la part de faux ? Je pourrais répondre mais je ne le ferai pas. » Sous le masque du troll, un autre masque ?

C.K.G.

* Alexandre Pierrin expliquait le 2 février au micro de Sonia Devillers, dans l’émission L’Instant M, sur France Inter, que plusieurs mois d’enquête ne lui avait pas permis de débusquer la moindre « trollesse », les quelques pseudonymes féminins repérés masquaient en réalité des hommes « qui nous faisaient tourner en bourriques ».

VIDÉO. Bande-annonce.

 

VIDÉO. Interview d’Alexandre Pierrin, auteur et réalisateur de la série.

 

Trolls

Les trolls sont partout mais on ne les voit jamais. Fléau de nos conversations en ligne pour les uns, héros de l’Internet libre pour les autres, cette figure polarise autant qu’elle fascine. Et pourtant, personne n’a jamais vu le visage d’un troll. On ne sait pas combien ils sont, ce qui les motive et encore moins à quoi ils ressemblent. Avec Trolls, nous découvrons les êtres humains qui se cachent derrière ces identités virtuelles. Un voyage rare et inédit à visage découvert dans l’une des zones grises de la liberté d’expression sur Internet. 

Série documentaire (5 x 20 min - 2020) - Écriture et réalisation Alexandre Pierrin - Production Urbania et Talweg, avec la participation de France Télévisions

À voir et revoir sur france.tv

Publié le 08 février 2021
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