Théâtre, amour et anarchie

À travers des archives et des témoignages, Guillaume Meurice et Émilie retracent le premier demi-siècle d’un lieu mythique, improbable et libertaire – et toujours vivant –, le Café de la Gare, où s’inventa le café-théâtre et où débutèrent Romain Bouteille, Miou-Miou, Patrick Dewaere, Henri Guybet, Coluche et quelques autres. Dans « Passage des arts », samedi à 22.25 sur France 5.

« C'est la Café de la Gare »
« C'est la Café de la Gare ». © Capa 2020

Au lendemain de Mai 68, quelques copains paresseux et chahuteurs, décidés à prendre l’époque au mot, se mettent en tête de se construire un théâtre, un lieu à eux où ils pourraient faire ce qu’ils veulent sans devoir demander la permission. Ce sera une ancienne fabrique de moteurs, passage d’Odessa, près de la gare du Montparnasse, retapée avec les moyens du bord… et des outils fauchés dans les magasins du quartier. La bande de pieds nickelés est immortalisée sur une photo célèbre, prise durant les travaux. Romain Bouteille, le meneur anar au physique de Grand Duduche ; Catherine Sigaux, dite Sotha ; Henri Guybet ; Catherine Mitry ; Gérard Lefèvre, dit Gégé ; Jean-Michel Haas ; Sylvette Herry, rebaptisée Miou-Miou par Michel Colucci, dit Coluche ; Patrick Bourdeaux, qui vient de se rebaptiser Dewaere…
Le Café de la Gare ouvre ses portes en juin 1969 (avec pour devise « C’est moche, c’est sale, c’est dans le vent », reprise d’un graffiti relevé dans les toilettes d’un restaurant voisin) et devient vite un phénomène, au point que ses 180 places sont vite insuffisantes. En 1972, emportant son nom mais malheureusement pas la gare qui allait avec, il déménage dans le Marais, dans un ancien relais de poste du XVIIe siècle, où il double sa capacité – et où il existe toujours. La dénomination de café-théâtre est assez floue mais permet surtout de contourner la réglementation en matière de spectacles, puisqu’elle fait entrer l’établissement dans la catégorie des débits de boisson sans alcool. Le reste est à l’avenant (pour le caractère hybride, inédit et improbable) : dès l’entrée, les comédiens se chauffent avec le rituel de la roue qui tire au sort les prix des places, entre vingt et moins un (on reçoit 1 franc). Puis, le spectacle, interrompu par l’assiette de soupe à l’entracte, alterne les sketches mi-écrits, mi-improvisés, entre absurde, esprit potache et happening.

– Pourquoi les chefs seraient forcément des cons ?

 

– T’en as jamais vus ou quoi ?! Parce que c’est la condition minimum ! Faut au moins être con pour vouloir être chef !

 

Un sketch

« On représentait quelque chose de politique », se souvient Sotha. Pourtant, pas de profession de foi, pas de dogme dans la troupe du Café de la Gare. « On pratiquait la déhiérarchisation systématique » (Romain Bouteille). Pas de chef, pas d’autorité, liberté totale, partage des recettes à part égales, esprit d’initiative (« Si la peinture des murs ne te plaît, tu n’as qu’à les repeindre à ton idée », aurait dit Bouteille). Une sorte d’anarchisme en actes, faisant la preuve chaque jour de son inventivité, de sa créativité et de son efficacité. En somme, « un théâtre libre dirigé par des gens libres » (Henri Guybet). Une manière aussi de faire communauté. Certains habitaient le théâtre, les couples se formaient, se défaisaient, se reformaient, on partait en vacances ensemble. « Il n’y avait pas de grandes déclarations d’amour entre nous. Mais on était bien » (Rufus). Cela n’empêchait pas de s’engueuler (Bouteille, Coluche et Dewaere étaient des caractères), et même parfois de se casser la figure, et même – cas unique – de se faire virer (Coluche). Certains sont morts, d’autres se sont éloignés. Sotha veille toujours sur l’endroit. Le Café de la Gare ouvre ses portes chaque soir. Et il n’y a toujours pas de gare dans le quartier.

C’est moche, c’est sale, c’est dans le vent, c’est le Café de la Gare

C’est l’histoire d’un rêve de comédiens, d’un village d’irréductibles, d’une pépinière de talents. L’histoire d’un théâtre improvisé au lendemain de 68, avec pour règle de ne pas en avoir. Le Café de la Gare fut et reste un joyeux foutoir. Ainsi qu’un creuset unique : ses fondateurs, qui fuyaient la célébrité, sont passés malgré eux à la postérité. Coluche, bien sûr, mais aussi Patrick Dewaere, Miou-Miou, Romain Bouteille, Sotha ou Henri Guybet. Des pionniers incontrôlables et charmants, qui ont inventé, via le café-théâtre, une nouvelle façon d’écrire et de jouer. 
Personne n’avait encore raconté cette histoire en images. Avec des témoignages et des archives pour certaines inédites, Guillaume Meurice et Émilie Valentin retracent cette aventure collective et inspirante. Leur film fait sourire et réfléchir, autour d’une utopie en action qui continue cinquante ans plus tard de faire salle comble et d’influencer les plus jeunes. En ces temps troublés, C’est moche, c’est sale, c’est dans le vent ! diffuse une allégresse contagieuse. Et martèle ce principe cardinal, valable sur les planches et dans la rue : l’initiative est sacrée. 

Documentaire (2020 - 50 min) - Réalisation Guillaume Meurice et Émilie Valentin - Production Capa, avec la participation de France Télévisions et du CNC

Documentaire diffusé dans « Passage des arts » samedi 31 octobre à 22.25 sur France 5
C’est moche, c’est sale, c’est dans le vent ! C’est le Café de la Gare est à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 29 octobre 2020
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