Les biocarburants et le biogaz sont-ils aussi bons pour la planète qu’on le prétend ?

On aimerait croire que les énergies vertes vont pouvoir définitivement remplacer les énergies fossiles dont nous sommes si dépendants. Mais savons-nous vraiment de quoi sont constitués ces produits de substitution et sont-ils aussi vertueux qu’on le prétend ? « Biocarburants, biogaz : le grand enfumage ? », c’est le nouvel inédit de « Sur le front » diffusé lundi à 21.00 sur France 5.

 

On nous dit que le biocarburant, c’est pour diminuer notre empreinte écologique, mais on fait traverser des cargos qui tournent au fioul lourd [pour transporter du colza utilisé pour fabriquer du biocarburant]. Cela me paraît un peu paradoxal en fait.

Christophe Noisette, cofondateur de l’association Inf’OGM

Existe-t-il une énergie 100 % renouvelable et saine (pour ne pas dire sans danger) pour la planète ? Un bien utilisable par tous et qui aurait l’avantage de n’être nuisible ni pour la faune ou la flore ni pour les générations actuelles et futures. Difficile de répondre par l’affirmative tant nos besoins énergétiques grandissants dictent la conception des énergies, dites vertes, que nous consommons. Si le postulat de départ est bien d’abandonner l’extraction et l’utilisation des énergies fossiles, les moyens dont nous disposons aujourd’hui n’offrent pas les garanties recherchées. N’imaginez donc pas que le mot bio accolé aux mots carburant et gaz suffit à rendre écologiques les produits utilisés. Quant aux procédés choisis pour obtenir ces sources d’énergie, ils restent discutables. Pourquoi en effet devrions-nous importer d’Australie ou du Canada du colza génétiquement modifié alors que nous en cultivons (sans OGM, puisqu’il est interdit d’en cultiver en Europe). L’an dernier, 3,3 millions de tonnes ont même été récoltées. Or, seulement 38 % du colza transformé en biodiesel en France provient de nos cultures. Peut-on croire ceux qui prétendent qu’un bateau, fonctionnant au fioul et traversant les océans, serait moins polluant que la multitude de camions nécessaire pour transporter une même quantité de graines (en partant du principe que le colza présent dans les camions serait d’origine française) ? La démonstration mériterait d’être menée et vérifiée…

Ici, dans le Grand Est, il y a une forte culture de betteraves, donc c’est un peu le pétrole de la Marne. On va voir ensemble si ce produit est si bio que ça.

Sébastien Almagro, biochimiste et membre du Comité scientifique national méthanisation raisonnée (le CSNM)

Du charbon et des néonicotinoïdes au menu

Parmi les autres ingrédients nécessaires à la fabrication de biocarburant figure la betterave sucrière (dont les trois quarts de la culture française sont transformés en sucre). Pendant les quatre mois de récolte, les riverains de l’usine Cristal Union de Bazancourt voient passer un camion toutes les quatre-vingts secondes. « [À Boult-sur-Suippe], nous avons une espèce de code entre les industriels, les riverains, etc., qui autorise les gens à dormir une nuit par semaine, de 21 heures à 5 heures du matin, explique un habitant. C’est-à-dire ce qu’on appelle la nuit sans camion. Cela paraît un petit peu fou, on nous autorise à dormir bien une nuit par semaine. » Outre les nuisances sonores et l’odeur nauséabonde de la betterave pendant sa transformation, deux incongruités sont à souligner : l’emploi de charbon pour sécher la pulpe des plantes (l’usine a assuré que c’était la dernière année) et la présence de produits phytopharmaceutiques sur les semences (arrêté du 31 janvier 2022). Malgré leur nocivité avérée, les betteraviers ont obtenu l’autorisation exceptionnelle de continuer à utiliser ces insecticides (après une trop courte interdiction). Sachez que ces fameux néonicotinoïdes tueurs d’abeilles et d’insectes pollinisateurs restent présents dans les sols pendant une vingtaine d’années. La transition écologique doit-elle se faire à ce prix ?

C’est un peu le nouveau Far West. Il n’y a pas de contrôle. Il n’y a pas les moyens de contrôle, donc on peut vraiment s’inquiéter de cette tendance à faire une agriculture qui ne travaille plus pour nourrir mais pour produire de l’énergie.

Blandine Vue, auteur d’« Histoire des paysages »

À regarder plus en avant l’enquête de Sur le front, la solution ne semble pas venir d’avantage des huiles de friture usagées, importées en grande quantité de Chine, ou des méthaniseurs qui privent les vaches de prés (il est plus facile de récupérer la bouse dans une étable qu’à l’extérieur). Auriez-vous imaginé qu’un agriculteur ait aujourd’hui un meilleur salaire en récupérant et transformant les bouses de ses vaches qu’en vendant du lait ? C’est pourtant le cas. Le prix du lait est fluctuant quand celui du biogaz est assuré pendant quinze ans. Ce constat a de quoi nous alerter sur les dérives actuelles et à venir du marché des énergies vertes.
Si toutes ces idées partent d’une bonne intention, pour parvenir à un résultat tangible, elles mériteraient d’être rapidement repensées. Il nous reste trois ans pour agir, le temps presse.

L’idée d’un carburant d’origine végétale n’est pas nouvelle

« Nikolaus Otto (1832-1891), l’inventeur du moteur à explosion, avait conçu son moteur pour qu’il fonctionne avec de l’éthanol. Cet alcool était alors produit par gazéification de produits carbonés, en particulier du bois. Quant à Rudolf Diesel (1858-1913), inventeur du moteur qui porte son nom, il faisait fonctionner son invention… à l’huile d’arachide ! Enfin, les passionnés d’automobile savent peut-être que la mythique Ford T roulait au bioéthanol… 
Ces carburants d’origine végétale ont été abandonnés lorsque le pétrole était moins cher et semblait inépuisable. Il aura fallu les chocs pétroliers, puis le réchauffement climatique, pour que l’on reconsidère leur sort. Les politiques publiques destinées à soutenir les biocarburants se sont alors largement développées. »
Source : IFPEN

Un espoir se profile : en 2025, tous les Français auront une nouvelle poubelle chez eux, celle des déchets alimentaires, où l’on mettra les restes de légumes, de viande, de poisson, de coquilles d’œufs… Tout cela servira à produire du gaz en ayant un moindre impact sur l’environnement.

Hugo Clément, extrait de son édito

Séquences fortes 

Du colza arrive d’Australie par bateau en France pour être transformé en biodiesel
L’équipe a filmé un vraquier amarré à Rouen (Normandie) dont les cales sont remplies de colza importé pour fabriquer du biocarburant en France. Il a fallu brûler près d’un million de litres de fioul lourd pour faire venir cette matière première de l’autre bout de la planète.

Exclusif : nous avons la preuve que du colza OGM est importé en France et qu’il se répand dans la nature
Il est interdit de faire pousser du colza OGM en France mais il est autorisé d’en faire venir pour la production de biocarburant. Or il arrive régulièrement que des graines s’échappent des camions les transportant. L’équipe de Sur le front a fait analyser quelques brins de colza trouvés en bord de route et a découvert avec stupéfaction qu’il s’agit bien de colza OGM : ces plantes génétiquement modifiées se retrouvent donc disséminées dans notre environnement.

Le marché des huiles de cuisine usagées : la nouvelle ruée vers l’or
Il y a encore peu de temps, les restaurateurs payaient pour se débarrasser de leurs huiles de cuisson. Aujourd’hui, ils la vendent. Ce produit usagé est devenu une matière première pour faire du biodiesel. Plongez dans ce nouveau business où certains en viennent à voler des bidons d’huile usagée à la sortie des cuisines.

On importe des huiles de friture usagées de l’étranger
Au large de Marseille ont été filmés des bateaux remplis d’huile usagée et de graisse animale. Des matières importées pour être transformées en biodiesel.

Méthaniseur : on fermente des denrées alimentaires pour produire du biogaz
Un lanceur d’alerte, travaillant dans un méthaniseur, révèle à l’équipe qu’il réceptionne des palettes entières de pizzas, de plats préparés, de bières et de conserves de sardines. Pour de simples questions d’erreurs d’étiquetage ou de changement de packaging, ces denrées alimentaires parfaitement comestibles sont détruites pour fabriquer du biogaz !

Eau du robinet contaminée : les habitants mettent en cause un méthaniseur
Un jour de novembre 2021 à Rarécourt, petit village de 250 habitants dans la Meuse, les villageois ont été pris de coliques soudaines. Pendant un mois, les riverains ont dû consommer de l’eau en bouteille car celle du robinet était contaminée à la bactérie Escherichia coli… Tous les regards se sont alors tournés vers la nouvelle usine de méthanisation, installée à proximité.


Sur le front – Biocarburants, biogaz : le grand enfumage ?

Est-il bien raisonnable de cultiver des plantes pour faire rouler nos voitures ? Et que penser de ces méthaniseurs, de plus en plus nombreux, dans lesquels fermentent nos déchets organiques pour produire du gaz ? Hugo Clément dévoile la face cachée de cette industrie florissante : la France importe du colza d’Australie et des huiles de friture usagées de Chine pour les transformer en biocarburants.

Magazine (55 min – inédit) – Création Régis Lamanna-Rodat et Hugo Clément – Présentation Hugo Clément – Rédaction en chef Pierre Grange – Réalisation Victor Peressetchensky– Compositeur du générique Studio31DB – Compositeur du film Worakls – Production Winter Productions – Coproduction France Télévisions 

Ce magazine est diffusé lundi 2 mai à 21.00 sur France 5
Sur le front – Biocarburants, biogaz : le grand enfumage ?est à voir et revoir sur france.tv 

Pour aller plus loin : la consommation des biocarburants

« Après avoir chuté de 8 % en 2020 en raison de la baisse de la consommation de carburant routier à cause de la pandémie, la consommation de biocarburants (éthanol et biodiesel) repart à la hausse avec une augmentation de + 4,7 % en 2021. L’augmentation des prix des denrées alimentaires, des engrais et des matières premières en raison du conflit en Ukraine pousse plusieurs pays à reconsidérer ou ajuster les mandats de mélange de biocarburants afin de réduire les tensions sur les prix de l’énergie pour les utilisateurs finaux. La Finlande a ainsi annoncé qu’elle réduirait son obligation en matière de biocarburants de 7,5 points de pourcentage pour cette année et 2023, pour atteindre respectivement 12 et 13,5 %. La Suède a également proposé de geler son mandat pour 2023 aux niveaux de 2022, et la Croatie a supprimé les pénalités imposées aux sociétés qui ne respectent pas les objectifs du mandat. La Commission européenne a déclaré que la réduction de la consommation de biocarburants issus de cultures, d’engrais minéraux, de gaz naturel et la réduction des importations d’aliments pour animaux sont nécessaires pour augmenter la sécurité alimentaire de l’UE. Elle a également encouragé le passage des biocarburants classiques aux biocarburants avancés. »
(Source : IFPEN)

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