Vivre et survivre au cœur des « roças »

Niché au large du Gabon, à la croisée de l’équateur et du méridien de Greenwich, l'archipel de São Tomé-et-Príncipe est un joyau de verdure. Avant l’indépendance du 12 juillet 1975, la majorité des Santoméens travaillaient pour les colons portugais sur d’immenses exploitations agricoles : les roças. Ces vestiges d’un passé colonialiste et esclavagiste sont restés des lieux de vie et d'espoir. Romain de l'Ecotais et Damien Miloch vous invitent à les découvrir ce lundi dès 20.55 sur France Ô.

Portrait d'un Santoméen
« São Tomé : Le Chant des roças » © Babel doc

« Roçar », verbe portugais signifiant « défricher en arrachant les bois, les épines ». Par extension, une « roça » est une plantation. 

José Ignacio Roquete / Nouveau dictionnaire portugais-français (Wikipédia)

Imaginez des îles vierges transformées par les premiers colons en champs fertiles, en terres agricoles. Une époque que nos enfants ont peine à concevoir et qui reposait sur le système esclavagiste. Des lieux de labeur et de souffrance en partie désertés, de riches demeures abandonnées, des cultures malmenées depuis l'accès de l’archipel à l’indépendance. Mais un espace des possibles sur lequel des Santoméens tentent de se construire un futur loin de la misère et des a priori.  Des femmes et des hommes se sont retroussé les manches pour prouver que la terre, jusqu’alors associée à la servitude de leurs ancêtres, pouvait être source de liberté et de prospérité. Quitte à reprendre et à cultiver d’anciennes parcelles de cacaoyer, caféier ou poivrier. 

 

D'une certaine façon, les gens qui habitaient dans la roça n'étaient pas considérés au même titre que ceux qui travaillaient dans la fonction publique. Jusqu'à aujourd'hui, ceux qui vivent dans la roça sont considérés comme des familles de pauvres, mais un jour ou l'autre, cette mentalité disparaîtra. Ils seront capables de démontrer ce qu'ils valent, pour montrer à ceux qui habitent les villes que eux aussi ont de la valeur.

 

Fancisco Ramos, directeur de la coopérative de poivre

Un archipel riche et nourricier pour qui veut cultiver

Au début du XXe siècle, l’archipel était le premier exportateur mondial de cacao. Bien évidemment, cette manne ne profitait pas à ceux qui le cultivaient. Après l'indépendance et la mise en place d'un régime marxiste, les terres furent redistribuées en parts inégales. Le cacao — dont l’exportation fut divisée par trois en dix ans — ne fut pas le seul à pâtir de cette mauvaise gestion, la culture dans son ensemble en souffrit. Aujourd'hui, ses habitants découvrent le libéralisme et la mondialisation, en même temps qu’ils prennent conscience de la nécessité de préserver leur environnement.

Nos mères autrefois travaillaient pour les Blancs. Elles travaillaient pour les entreprises, pour les autres. Aujourd'hui, certains vendent leurs terres au lieu de travailler pour eux-mêmes. Mon conseil est de prendre exemple sur moi... J'ai plein de choses qui sont plantées, qui me permettent de vivre. Tout ce que je fais me permet d'obtenir du rendement. Et je n'ai jamais peur. Je ne suis jamais paresseuse, je ne dépends de personne. Je suis forte.

 

Helena Costa, responsable de la production de poivre

Connaître le passé pour envisager l'avenir

Il y a du désespoir dans le chant entonné par Rai Lopes et, pourtant, ses yeux brillent lorsqu'il emprunte le chemin de l'école ou lorsqu’il suit des cours de capoeira. Ce chant raconte l'histoire de ces enfants des plantations, séparés de leurs parents, pour être vendus tels des chevaux. En classe, où les réalisateurs l'ont suivi, il donne sa définition de l'esclavage, met des mots sur le quotidien de ses ancêtres. Et, au passage, en apprend plus sur l'histoire des roças, ces domaines où lui et la plupart de ses camarades vivent. Les Santoméens ont pris peu à peu possession des bâtisses. Si la plupart des constructions tombent en ruine, il y a là matière à construire et à imaginer un avenir dont tous pourraient enfin bénéficier.

Je reste persuadé que même si on est un petit pays, on peut devenir une nation forte. D’abord parce que nous avons un niveau d’éducation élevé, que la jeunesse de ce pays veut voir autre chose, avoir une vision du monde différente. Il y a eu une époque où le monde était fait d'esclavage et d'exploitation, mais le monde évolue, les inégalités disparaissent petit à petit. Nous ressentons le poids du passé, mais il faut aussi qu'on tire profit de ce que les Blancs ont abandonné sur place pour créer un meilleur avenir.

Luis Mario, directeur de la coopérative de café

São Tomé : Le Chant des roças

Documentaire (2 x 52 min, 2018) – Réalisation  Romain de l'Ecotais et Damien Miloch – Production Babel doc – Avec la participation de France Télévisions

L’archipel de São Tomé-et-Príncipe, plus petit État d’Afrique baignant dans le golfe de Guinée, a aussi été une colonie portugaise. Les Portugais sont partis en 1975, laissant derrière eux des fantômes : des propriétés coloniales perdues au milieu de la forêt. On les appelle les roças.
Rai, Augusto, Helena, Herlander, Chico et Luis vivent dans ces roças, d’immenses plantations aujourd’hui laissées à l’abandon et investies par des milliers de familles connaissant des conditions de vie extrêmes.
Tel le chant des sirènes, ces roças ramènent les habitants de l’île dans leurs filets. Alors que l’archipel s’ouvre au monde, et malgré des aspirations à une vie meilleure et une liberté retrouvée, les Santoméens y semblent inéluctablement reliés, entre débrouille, rêves, réussites et désillusions.

Publié le 24 juillet 2020
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