« Roméo et Juliette » à la Comédie-Française : l’amour à tombeau ouvert

« Au théâtre chez soi » : soirée spéciale Comédie-Française

En 2015, la plus célèbre mais sans doute la plus méconnue des pièces de Shakespeare faisait son retour au répertoire de la Comédie-Française après soixante ans d’absence, dans une mise en scène et des décors d’Éric Ruf. Et avec l’ambition de revenir aux sources d’une œuvre enfouie sous son propre mythe. Dimanche 24 mai dans « Au théâtre chez soi » à 20.50 sur France 5.

« Roméo et Juliette »
« Roméo et Juliette »
© Vincent Pontet / Comédie-Française

À Vérone, faut-il le rappeler, une vieille haine oppose les clans Capulet et Montaigu, et déchire quotidiennement la ville au gré des rixes sanglantes, des règlements de comptes et des vengeances. Mais voici que Roméo Montaigu rencontre Juliette Capulet... et naît immédiatement entre eux un amour dont ils ressentent l’intensité et l’urgence, et pressentent l’issue tragique. Vérone, c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire sur la scène d’un théâtre. Ce sera ici une Italie du Sud crépusculaire et décatie. Les décors évoquent une ville à la splendeur fanée, livide, blanchie par le soleil, accablée par la chaleur qui échauffe les esprits. Les costumes (de Christian Lacroix) suggèrent une époque indéterminée — entre 1920 et 1950, peut-être.
Jérémy Lopez campe un Roméo plus sombre qu’à l’ordinaire, demi-voyou rêveur et indécis, aimanté par le charisme crapule de son ami Mercutio (Pierre Louis-Calixte) et empêtré dans un dépit un peu factice de n’être pas aimé de la belle Rosaline, mais surtout accablé par une mélancolie qui le voue au malheur. Et c’est Suliane Brahim, au contraire, Juliette lumineuse, sauvage et malicieuse, qui laisse éclater dans chacun de ses gestes et de ses mots un appétit de vivre incandescent et transgressif sous l’ombre d’un père autoritaire (Didier Sandre). Rencontre dans les sanitaires d’une salle des fêtes. Coup de foudre. Le reste va être une cavalcade fatidique. Trois jours pour s’aimer, se désirer, se marier en secret et mourir, dans l’urgence et la prescience que tout finira mal. La traduction scénique de François-Victor Hugo, modernisée et raccourcie, est claire, rapide et efficace.

Une pièce fantôme

Entrée étonnement tard au répertoire de la Comédie-Française, en 1952 – malgré une poignée d’adaptations infidèles et plus ou moins fantaisistes depuis la fin du XVIIIe siècle –, Roméo et Juliette, tout aussi étonnement, y a été peu jouée, puisqu’elle n’avait jamais été reprise depuis 1954.  Et c’est la belle intuition d’Éric Ruf : ce serait « une sorte de pièce fantôme, un mythe si présent dans les esprits qu’il en est devenu autarcique, tournant sur lui-même, souvent très loin de la réalité complexe de la pièce de Shakespeare. (…) L’imaginaire collectif autour du répertoire me fascine. On parle souvent de tradition d’interprétation chez les acteurs ou dans les théâtres, mais elle existe aussi chez les spectateurs. Strates de lectures accumulées au fil des siècles, gravures, couvertures des livres de poche, films, opéras, balcons transfuges de Shakespeare à Rostand. Ces confusions altèrent la lecture de la pièce et lui font perdre des plumes : la rudesse, la luxuriance, l’humour de Shakespeare s’en trouvent tamisés, en quelque sorte arasés*. » Une œuvre, en somme, ensevelie sous ses avatars, coagulant d’autres grandes figures d’amours tragiques (Tristan et Yseult, Pyrame et Thisbé...), passée au filtre du mélodrame romantique, usée par l’opéra (au moins 25 adaptations), la comédie musicale ou le manga, lessivée par le cinéma (une bonne vingtaine de films), en particulier sous la forme de la romance hollywoodienne qui a parachevé le mythe de l’amour absolu, adolescent et chaste, d’autant plus triomphant qu’il en devenait à peu près inoffensif.
Sous toutes ces couches de sédiments accumulés, il faut donc retrouver ce « soleil noir » où Shakespeare – sans doute entre 1591 et 1595 – peaufine son art. Langue à la fois poétique et crue – jusqu’au graveleux, parfois –, alternance de scènes comiques et de scènes tragiques, tissage du rire et de l’effroi, de l’amour et de la mort, au-delà de toute morale. « Il ne s’agit pas ici de comprendre cet amour, sa nature et son origine, mais d’en reconnaître la course folle. (…) Ils sont comme des surdoués de l’amour, sachant à deux, intuitivement, très vite, qu’il a maille à partager avec la mort, chacun jouant l’Orphée de son Eurydice, tour à tour. (…) Tout consommer, se consumer autant. Le vrai romantisme n’est traversé que de cette idée-là, c’est pour cela que ça va vite, que ça vit, que ça meurt. Pour cela que c’est juvénile mais en aucun cas naïf. Il s’agit d’animalité aussi, de mort, de violence, de sang. On se bat à l’arme blanche, on se tue à coups de couteau, cela saigne. Je pense à Palerme et à ses catacombes où les corps sont disposés, debout, dans leurs habits du dimanche. (…) La dureté minérale d’un tombeau à ciel ouvert dans lequel Roméo et Juliette se précipitent en quelques heures… »

Christophe Kechroud-Gibassier

* Dossier de presse de Roméo et Juliette, Comédie-Française, saison 2015-2016.

VIDÉO. La scène du balcon

VIDÉO. Interview d’Éric Ruf, metteur en scène et scénographe

VIDÉO. Interview de Suliane Brahim et Jérémy Lopez


« Roméo et Juliette »
« Roméo et Juliette ».
© Artline Films

Comédie-Française, derrière le rideau

La diffusion de Roméo et Juliette est suivie d’un documentaire sur la « fabrique de théâtre » qu’est la Comédie-Française.

Éric Ruf, comédien, metteur en scène et scénographe, est administrateur général de la Comédie-Française depuis 2014. En 2019, il met en scène La Vie de Galilée de Bertolt Brecht pour la salle Richelieu. Le film témoigne de son travail, à la fois en tant que metteur en scène et scénographe, mais également comme administrateur général de la Comédie-Française. L’occasion rêvée de plonger dans les coulisses de cette institution, que font vivre plus de quatre cents employés, dont une soixantaine de comédiens, à travers une programmation éclectique et leur passion inaltérée pour une scène vivante et audacieuse.

Documentaire (52 min) – Réalisation Gérard Lafont – Production Artline Films et la Comédie-Française 


Roméo et Juliette

Pièce de William Shakespeare (version scénique d’après la traduction de François-Victor Hugo) - Mise en scène et scénographie Éric Ruf - Production Comédie-Française - Réalisation Don Kent - Représentation publique filmée à la Comédie-Française (salle Richelieu) pour un direct avec Pathé Live le 13 octobre 2016
Avec Claude Mathieu (la nourrice), Christian Blanc (Montaigu), Christian Gonon (Tybalt), Serge Bagdassarian (Frère Laurent), Bakary Sangaré (Frère Jean), Pierre Louis-Calixte (Mercutio), Gilles David (le prince), Suliane Brahim (Juliette), Nâzim Boudjenah (Benvolio), Jérémy Lopez (Roméo), Danièle Lebrun (lady Capulet), Elliot Jenicot (le comte Pâris), Didier Sandre (Capulet) et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française : Marina Cappe, Ji Su Jeong, Amaranta Kun (musiciennes, jeunes filles), Tristan Cottin (Balthazar), Pierre Ostoya Magnin (Samson), Axel Mandron (Pierre)

Une rivalité ancestrale oppose les familles Capulet et Montaigu. Mais, lorsque Roméo Montaigu rencontre Juliette Capulet, un amour éternel naît immédiatement entre eux. Pièce légendaire du répertoire, Roméo et Juliette est devenue, au fil du temps et des multiples adaptations dont elle a été l’objet, l’incarnation de l’histoire d’un amour absolu. Éric Ruf s’empare du mythe, le transpose dans une ville du sud de l’Italie écrasée de soleil et fait resurgir l’humour et la noirceur du texte de Shakespeare.

« Au théâtre chez soi » est diffusé le dimanche à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv
 

Publié le 22 mai 2020
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