Retour sur la révolution pacifique en Algérie dans « C’était écrit » : la démission de Bouteflika

Comment en moins de six semaines, en 2019, la mobilisation populaire algérienne a-t-elle eu raison de la présidence d’Abdelaziz Bouteflika qui, à 82 ans, prétendait à un cinquième mandat ? Le documentaire de la collection « C’était écrit » remonte le fil de l’histoire afin de mettre au jour la mécanique de cet événement de l’histoire contemporaine algérienne. À voir sur France 5 ce dimanche 28 mars à 22.40.

« La révolution du sourire » à Alger © Caméra Subjective

C’est un événement unique, pas seulement dans le monde arabo-musulman mais dans le monde entier : un soulèvement populaire aussi immense, serein et pacifique.

Sid Ahmed Ghozali, Premier ministre algérien (1991-1992)


Le 22 février 2019, alors que manifester est interdit en Algérie, plus d’un million de manifestants descendent dans les rues, un peu partout dans le pays, pour protester contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat. Moins de six semaines plus tard, le 2 avril, Abdelaziz Bouteflika est contraint de donner sa démission. Ces images d’un président malade et désormais déchu surprennent le monde entier. Pourtant, face à la colère des manifestants et à la pression de l’armée algérienne, cette démission semblait inéluctable.

Ce documentaire, issu de la collection C'était écrit – dont le générique, conçu par le réalisateur Neels Castillon, est une merveille –, analyse cette page de l’histoire contemporaine algérienne. Il raconte comment cette révolution pacifique a réussi, en quelques semaines, à obtenir l’une de ses principales revendications : le départ de son président jusqu'ici indéboulonnable. Pourquoi ce pays, qui semblait avoir échappé aux révolutions des printemps arabes en 2011, a-t-il changé le cours de son destin ? 
En sept chapitres, C'était écrit déroule le fil des événements. Depuis ce jour du 9 février où la candidature du président Abdelaziz Bouteflika pour l'élection présidentielle est annoncée sans le principal intéressé, invisible depuis des années et remplacé par un cadre ! Pour le peuple algérien, le quatrième mandat était déjà celui de trop, la candidature au cinquième est inacceptable. Victime d'un AVC en 2013, Bouteflika – dont Jean-Pierre Filiu rappelle qu'il n’a pas été élu, mais presque placé de force par l’armée il y a vingt ans – est impotent et incapable de communiquer. Il vit dans une résidence médicalisée, véritable bunker où sont rassemblés les services de l'Etat. « On est dans une espèce de folie générale et d’insulte à l’intelligence du peuple algérien ! » insiste l'historien et auteur de Algérie, la nouvelle indépendance.
Dès le 16 février, dans la ville de Kherrata, des centaines d'opposants défilent dans les rues, malgré l'interdiction de manifester en Algérie. Le portrait de Bouteflika est piétiné. Sur les réseaux sociaux, la colère monte et un appel à la manifestation générale est lancé pour le 22 février. 
La date devient historique : une marée humaine de plus d’un million de personnes déferle dans les rues d'Alger, et c'est le même phénomène dans tout le pays. « Jamais depuis l’indépendance, l’Algérie n’a connu une telle mobilisation », souligne Mohamed Sifaoui, journaliste et auteur de Où va l’Algérie ? Et partout les mêmes slogans : « Bouteflika, dégage ! Pas de cinquième mandat... On demande un président bien portant, qu’on voit et qui nous voit ! C’est toujours la même bande qui nous gouverne, on n’en veut plus ! » La bande, ce sont les frères de Bouteflika qui tirent les ficelles, et notamment son frère Saïd, à la tête d'un « système » de corruption qui ruine le pays depuis des années. Des dizaines de milliards de dollars ont ainsi disparu dans les poches d'un réseau de fonctionnaires de l'Etat et d'entrepreneurs. 
« Ils n’ont rien fait pour notre pays, s'indigne Mohamed Tadjadit. Rien pour l’éducation, rien pour la santé, ils n’ont rien construit. Ils ont volé ! » Ce poète militant algérien, arrêté au cours des manifestations qui vont se succéder ensuite chaque vendredi et chaque mardi, a été emprisonné durant un mois et demi. « Ils ont réprimé le peuple pour le faire sortir du pacifisme. » Mais rien ne fera dévier les manifestants de leur stratégie de non-violence adoptée dès les premières heures. « Ils ont décidé de s’y tenir coûte que coûte, malgré la répression, malgré les provocations », explique Jean-Pierre Filiu. « Ce peuple a gagné en maturité au point d’être plus responsable que le régime qui se retrouve infantilisé », s'enthousiasme Mohamed Sifaoui. Pendant ce temps, on apprend qu'Abdelaziz Bouteflika est soigné dans un hôpital loin du pays, à Genève. Au plus haut sommet de l'Etat, on utilise la propagande qui a déjà fonctionné lors du printemps arabe de 2011 : l'épouvantail de la décennie noire des années 90. Mais, cette fois, le peuple algérien, dont la moitié a moins de trente ans, n'est plus impressionné. « Vous ne nous faites pas peur avec la décennie noire, la misère nous a éduqués ! »
L'humour, le sens de la répartie et le civisme des manifestants font mouche et inspirent le respect. « Je vous laisse imaginer comment ils pouvaient regarder les Gilets Jaunes parisiens, s'amuse Hacen Ouali, journaliste politique de El Watan. Ils disaient qu'il fallait qu’on les ramène ici en Algérie pour apprendre les vertus de la lutte pacifique ! » Les supporters des clubs de foot jouent un rôle prépondérant pour éviter toute confrontation avec les forces de l'ordre. Leur hymne qui dénonce tous les mandats de Bouteflika est repris dans les manifestations sur l'air de la série espagnole La Casa de papel.
Le 8 mars, les femmes descendent massivement dans la rue. « C’est un moment charnière, explique Neïla Latrous, rédactrice en chef de Jeune AfriqueCela a tout de suite donné une légitimité à l’extérieur de l’Algérie à ce Hirak. » Le Hirak – « mouvement » en arabe – devient la révolution du sourire et ne s'arrêtera plus...
Jusqu'au 2 avril, où Abdelaziz Bouteflika apparaît à la télévision en djellaba, muet, dans son fauteuil roulant, pour remettre sa démission. L'armée, qui s'est rangée du côté du peuple, ne lui laisse plus le choix...

C'était écrit – La démission de Bouteflika

Dimanche 28 mars à 22.40 sur France 5
 
Intervenants
Azzeddine Ahmed-Chaouch, journaliste pour l’émission QuotidienSid Ahmed Ghozali, Premier ministre algérien (1991-1992), Abdou Bendjoudi, militant algérien, Miloud Brahimi, avocat de Saïd Bouteflika, Soufiane Djilali, Président du parti  d’opposition Nouvelle Génération, Jean-Pierre Filiu, historien et auteur de Algérie, la nouvelle indépendanceAmel Hadjadj, militante de l'Association féministe algérienne, Djilali Hadjadj, président de l’Association algérienne de lutte contre la corruption, Fadila Khattabi, députée LREM, présidente du groupe d’amitié France-Algérie, Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, Neïla Latrous, rédactrice en chef à Jeune AfriqueAdlène Meddi, journaliste et écrivain, Jean-Pierre Mignard, avocat et défenseur des droits de l’Homme, Georges Morin, spécialiste du Maghreb, président de l’association Coup de soleil, Mériem Naït Lounis, étudiante en communication, Hacen Ouali, journaliste politique El WatanFatma Ousseddik, sociologue, Mohamed Sifaoui, journaliste et auteur de Où va l’Algérie ?Mohamed Tadjadit, poète militant algérien, Thierry Thuillier, directeur de l’information du groupe TF1, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères
 
Documentaire de la collection C'était écrit (90 min - 2020) – Auteurs Benoît Chaumont et Karim Rissouli – Réalisateur Benoît Chaumont –  Production Caméra Subjective, avec la participation de France Télévisions

À voir et à revoir sur france.tv

Pour en savoir plus
 

Benoît Chaumont, grand reporter, qui a notamment incarné la série « Dictature Tour » dans l’émission L’Effet papillon (Canal+), poursuit avec ce documentaire son travail sur les pays les plus fermés au monde. 
La moitié de la vingtaine d’interviews a été tournée clandestinement en Algérie. Parmi les intervenants, des politiques, des militants, des sociologues… les acteurs d’une révolution pacifique qui ont accepté de témoigner, et ce, malgré les risques. 
 
C’était écrit est une collection documentaire qui décrypte l’histoire immédiate, enquête sur les temps forts de l’actualité récente. Elle remonte à leur origine afin d’en dévoiler la mécanique cachée. Elle dévoile a posteriori le sens de séquences que nous n’avons pas su décrypter lorsqu’elles sont advenues. 

Publié par A-L Fournier
Commentaires