Le théâtre à la télé : « Une salle de plusieurs millions de spectateurs »

À l’occasion de la diffusion en direct de la pièce « Pourvu qu’il soit heureux » sur France 2, Nicolas Auboyneau, directeur délégué au théâtre et aux événements internationaux de France tv, revient sur les contraintes que présente la diffusion du théâtre à la télévision. L’enjeu de ces captations se résume en effet à faire coïncider des codes propres à chaque support. Décryptage d’un dilemme.

« Pourvu qu'il soit heureux », mardi en direct sur France 2.
« Pourvu qu'il soit heureux », de Laurent Ruquier. © Svend Andersen

Le théâtre à la télévision relève-t-il d’une mission de service public ?
Nicolas Auboyneau :
Évidemment ! Non seulement pour le public qui ne peut pas se déplacer dans les salles mais également pour le milieu du théâtre lui-même. Il y a des pièces qui peuvent se monter uniquement parce que la télé rentre dans le processus de production. Nous nous engageons dès le début à diffuser une pièce après son exploitation dans une salle à Paris ou en région, c’est une prise de risque assumée. Nous participons au choix des comédiens, du metteur en scène, du décor, etc. Et au-delà de cela, notre collaboration avec la Comédie-Française fait œuvre de sauvegarde patrimoniale, ce qui est une des missions du service public. Historiquement, le premier usage du téléphone a été de retransmettre une pièce de théâtre. C’est donc assez naturel que France Télévisions propose aux téléspectateurs de vivre en direct des événements de théâtre et de spectacles vivants.

Le direct est-il important ?
N. A. :
Oui, extrêmement. On est souvent dans des salles qui font entre 600 et 700 spectateurs et, avec le direct, on ouvre une salle qui fait plusieurs millions de places. Pour les comédiens, il y a une angoisse supplémentaire. C’est important parce que ça rajoute de l’enjeu au spectacle. Il faut que le spectateur sente le lien entre ce qui se passe dans la salle et le monde extérieur, avec le risque que comporte tout direct. C’est une émotion capitale pour la captation du théâtre à la télévision. Le différé permet certes d’améliorer la qualité de la captation par le montage, mais perd le charme de la prise de risque.

Nicolas Auboyneau
Nicolas Auboyneau
© Éric Vernazobres

Pour choisir une pièce qui sera diffusée, il y a une nécessité d’accessibilité immédiate mais aussi un impératif d’identification.

Nicolas Auboyneau 

Comment s’opère la sélection des pièces qui font l’objet d’une captation pour la télévision ?
N. A. :
Si on est sur France 2 en première partie de soirée, comme c’est le cas pour Pourvu qu’il soit heureux, diffusé mardi, on parle d’une très grande salle. La pièce doit être attrayante pour le téléspectateur et lui donner l’envie de rester. Nous recherchons avant tout le rire, l’émotion, ou les deux en même temps. Parfois des critères s’imposent d’eux-mêmes : si les cinq premières minutes sont ennuyeuses, on zappe et c’est terminé. C’est ça qu’il faut avoir en tête quand on programme une pièce à la télévision. C’est terrible, mais il y a des auteurs de théâtre qui ne sont pas faits pour la captation. Molière, par exemple, écrit toujours ses pièces en commençant par une ou deux scènes d’exposition où il ne se passe pas grand-chose, mais qui sont déterminantes pour situer l’action. Ces cinq, dix minutes-là sont rédhibitoires. Il y a donc une nécessité d’accessibilité immédiate, mais aussi un impératif d’identification. Par exemple, les situations qui sont celles des siècles passés, c’est-à-dire des histoires de servantes et de valets (qui sont des caractères à la mode dans de nombreuses pièces classiques), sont jugées anachroniques par les téléspectateurs.

Ces histoires sont pourtant des mises en scène d’une certaine « lutte des classes ». En quoi cette lutte n’entrerait-elle plus dans les codes ?
N. A. :
Ce n’est pas qu’elle n’entre plus dans les codes, mais comme on s’adresse à la grande masse des Français, les relations maître-valet n’ont plus vraiment de sens. Servantes et valets sont des personnages qui avaient un rôle social, en plus du rôle qu’ils occupent dans la pièce. Ils étaient des employés de maison, confidents, parfois complices, parfois mal traités, et ce rôle social n’existe plus, ça n’a plus de sens pour la majorité des téléspectateurs. Mais cela dit, ces fonctions de dominant et de dominé existent toujours dans des situations de travail, au sein d’une entreprise, où les relations maître-valet deviennent des relations patron-employé. C’est ce genre de transpositions qui font qu’on croit davantage aux situations et qu’on s’identifie aux personnages, quelle que soit la pièce.

Voulez-vous dire qu’une pièce en costumes d’époque n’a pas sa place en prime time ?
N. A. :
Bizarrement, c’est vrai que c’est un frein. On a commencé en 2007 par plusieurs pièces de Feydeau, avec des costumes magnifiques, et les gens avaient l’impression de voir toujours la même pièce. Il faut donc des textes très forts avec des comédiens très célèbres si on veut pouvoir passer ces pièces en prime time. Mais, heureusement, nous ne faisons pas que du théâtre en première partie de soirée sur France 2, notre autre salle depuis récemment c’est la case de deuxième partie de soirée sur France 5 avec Passage des arts. Un horaire qui empêche le direct, mais permet de très belles captations.

La télé classique prend tout son sens quand il s’agit de partager des grands événements. Et le théâtre en direct doit être traité comme un grand événement.

Nicolas Auboyneau 

À quelles pièces doit-on s’attendre pour cette année 2020 sur France Télévisions ?
N. A. :
Nous filmerons La Dame de chez Maxim au Théâtre Saint-Martin, une pièce en costumes, idéale pour Passage des arts. Nous savons que c’est un vrai cadeau que nous faisons aux téléspectateurs. Toujours pour France 5, nous avons filmé Palace de Jean-Michel Ribes au Théâtre de Paris. Mais aussi Elephant Man avec JoeyStarr et Béatrice Dalle. Et nous continuons bien sûr à aller dans les festivals, avec Avignon ou Anjou. 

À l’heure où la télé se « délinéarise », le théâtre est-il amené à trouver sa place sur les plateformes de vidéos à la demande ?
N. A. :
Tout à fait ! Avec les contenus à la demande, c’est encore une plus petite salle, mais qui nous permet de montrer du théâtre contemporain, avec des formes plus innovantes, beaucoup lié aux festivals… Mais la télé classique n’est pas morte pour autant, elle prend tout son sens quand il s’agit de partager des grands événements. Les spectacles vivants en général, et le théâtre en particulier, doivent être traités comme des grands événements. Sous cette perspective, le théâtre à la télé a toujours de l’avenir. Mais cela nécessite des projets ambitieux avec des grandes distributions.

Propos recueillis par Ludovic Hoarau


Pourvu qu’il soit heureux 

Quand des parents apprennent l’homosexualité de leur fils : comment vont-ils réagir ? S’en doutaient-ils ? Vont-ils l’accepter ? Vont-ils se renvoyer la responsabilité ? Mais responsables de quoi ? Est-ce si grave ? Ce qui paraît simple aujourd’hui ne l’est pas encore quand on est directement concerné. Des retournements de situation, un sens du dialogue inimitable, une distribution remarquable font de cette pièce une belle comédie. Pourvu qu’il soit heureux nous rassemble, nous interroge, nous émeut et nous fait rire !

Captation en direct du théâtre d'Enghien - Une pièce écrite par Laurent Ruquier - Mise en scène Steve Suissa - Réalisation Serge Khalfon - Production Supermouche Productions et JMD Production

Distribution
Francis Huster
Fanny Cottençon
Louis Le Barazer 
 

Pourvu qu'il soit en heureux est diffusé mardi 17 décembre 2019 à 21.05 sur France 2
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 16/12/2019
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