Maladies mentales, état d’urgence !

Entretien avec Virna Sacchi, présentatrice de la soirée spéciale « Pièces à conviction – Psychiatrie, le grand naufrage », une grande enquête suivie d’un débat

Tous les ans, deux millions de Français sont soignés pour des maladies psychiatriques, mais à quel prix et surtout dans quelles conditions ? La France est-elle à ce point désemparée face à l'urgence psychiatrique pour malmener aussi bien ses malades que son personnel médical ? Pour tenter d’y répondre, Pièces à conviction propose une soirée spéciale. Mercredi à partir 21.00 sur France 3.

Pièces à conviction : Psychiatrie, le grand naufrage
Pièces à conviction : Psychiatrie, le grand naufrage © KM Productions

 

Entretien avec Virna Sacchi, présentatrice

Pourquoi avoir choisi de consacrer le prochain Pièces à conviction à la prise en charge de la psychiatrie en France ?
Virna Sacchi : Cela fait plusieurs mois que la colère gronde dans ce secteur, et que les manifestations et grèves à répétition des soignants font la une de l’actualité. Nous enquêtons régulièrement sur l’utilisation de l’argent public, en lien avec les préoccupations des citoyens. Nous avons voulu comprendre les raisons de ce malaise profond. 
Comme dans nos précédentes enquêtes, sur la prise en charge des personnes âgées et le sort réservé aux enfants placés, il s’agit là encore d’un véritable enjeu national. Personnes âgées, enfants placés, malades ; trois catégories de Français qui souffrent en silence, des oubliés de la République en quelque sorte…

Certaines pratiques ont la vie dure, en les dénonçant dans Pièces à conviction – comme vous le faites régulièrement –, avez-vous le sentiment qu’elles disparaissent plus rapidement, voire qu’elles sont plus souvent sanctionnées ?
V. S. : Ce n’est pas aisé à vérifier. Concernant les enfants placés, effectivement, des sanctions ont été prononcées, la justice est saisie, des commissions d’enquête ou des missions d’information se sont ouvertes à l’Assemblée nationale, au Sénat et dans plusieurs conseils départementaux. Restons humbles, notre pouvoir d’action est limité. Nous, journalistes, ne sommes pas des justiciers. En revanche, il est de notre devoir d’informer et d’alerter. Après, c’est aussi aux citoyens, aux « gens aux affaires », aux responsables politiques de se positionner pour faire avancer les choses.

Aujourd’hui, vivre dans un Ehpad, en foyer ou en milieu psychiatrique est quasiment aussi dramatique… Comment se fait-il que ces unités censées prendre en charge des populations fragiles manquent à ce point à leurs devoirs ? Peut-on parler d’un désengagement des pouvoirs publics, politiques ?
V. S. : Je veux rester optimiste ! Je ne crois donc pas à un désengagement généralisé des pouvoirs publics. Mais il faut reconnaître qu’il y a des obstacles. Les mille-feuilles territoriaux ou administratifs, par exemple, ne facilitent pas les choses. Prenons le cas des enfants placés : ce sont les départements qui gèrent les financements, selon leur bon vouloir, et sans aucun contrôle. D’où une grande diversité d’un territoire à l’autre. Pour en revenir à la psychiatrie, ce sont les directeurs d’hôpitaux qui répartissent les budgets alloués, sans avoir de comptes à rendre à leur tutelle, le ministère de la Santé.

Personnes âgées, enfants placés, malades ; trois catégories de Français qui souffrent en silence, des oubliés de la République en quelque sorte…

Virna Sacchi
Psychiatrie, le grand naufrage. Chiffres clés de la psychiatrie en France
Psychiatrie, le grand naufrage. Chiffres clés de la psychiatrie en France
© Philippe Baussant

Pour une meilleure gestion de la psychiatrie

Dans ce contexte, les familles, comme vous le montrez, sont souvent démunies et parfois contraintes de se débrouiller par elles-mêmes. En quoi est-ce symptomatique de l’état de souffrance de la « Santé » en France ? 
V. S. : Les systèmes mis en place depuis des décennies ont du mal à évoluer. Il est indéniable qu’il est difficile de faire bouger les lignes. On constate effectivement que le dialogue entre les familles des patients et le monde médical est souvent complexe. Les interlocuteurs manquent. D’où le rôle essentiel des associations.
Dans le cas des personnes âgées, ou des malades, les aidants ne sont par exemple pas suffisamment entendus, et peu accompagnés. Je crois qu’il y a un véritable débat à avoir sur leur place dans la société. C’est d’ailleurs un point important soulevé par le rapport sur la dépendance remis il y a quelques jours au gouvernement, et qui doit aboutir à un projet de loi.

Enfin, où va l’argent destiné à ces unités/hôpitaux psychiatriques et pourquoi est-ce si peu contrôlé ?
V. S. : Tous les ans, l’État verse une enveloppe à chaque région, qui redistribue ensuite les dotations aux directions des hôpitaux. À elles ensuite de répartir le budget entre les différents secteurs, d’effectuer de façon autonome leurs arbitrages. Il n’y a, dans la pratique, pas de contrôles. Les directeurs d’hôpitaux n’ont pas de comptes à rendre. C’est effectivement un principe à revoir. Sachant que pour effectuer des contrôles dignes de ce nom… il faut des moyens supplémentaires !

Vous concluez cette soirée par un débat. Qu’en attendez-vous ?
V. S. : Nous allons effectivement débattre en plateau, et en public, en présence de familles, de patients, de soignants et de responsables politiques… L’objectif est de prolonger l’état des lieux dressé dans l’enquête en esquissant des solutions, ou tout au moins des pistes de réflexion, pour une meilleure gestion de la psychiatrie en France.
Soulignons tout de même qu’il y a aujourd’hui une prise de conscience des pouvoirs publics… mais aussi des années de retard à rattraper.

Dans les coulisses d'une enquête 

Combien de temps a duré l’enquête ? A-t-il été facile d’obtenir des laissez-passer et des témoignages ?
V. S. : L’enquête menée par Raphaël Tresanini a duré huit mois. Avec Véronique Blanc et Lorraine de Foucher, trois équipes ont travaillé de façon simultanée partout en France ; Amiens, Le Havre, Rouen, Rennes, en Île-de-France, dans la Mayenne…
Malgré une centaine de demandes, nous n’avons pas obtenu d’autorisations de tournage dans les hôpitaux psychiatriques. Seules exceptions : l’unité pour malades difficiles de Saint-Étienne-du-Rouvray, ainsi que les urgences de Mantes-la-Jolie. D’où l’usage de la caméra cachée dans d’autres établissements.
Côté témoignages, psychiatres et infirmiers avaient envie de s’exprimer. Dire leur ras-le-bol, leur mal-être, montrer leurs conditions de travail…. mais exprimer aussi leur attachement à leur profession. 
Nous avons pu approcher des familles et des patients par l’intermédiaire des professionnels, mais aussi via des associations qui ont accepté de témoigner.

Les images tournées en caméra cachée ou fournies par autrui sont aussi édifiantes que celles diffusées dans le numéro de Pièces à conviction consacré aux enfants placés. Imaginiez-vous être en 2019 confrontée à des situations/ scènes dignes des siècles passés ?
V. S. : Concernant les témoignages verbaux, oui, nous nous attendions effectivement à des situations difficiles, des histoires parfois dramatiques. Mais, effectivement, les images sont très révélatrices. Un point commun (malheureusement) entre nos trois enquêtes sur les enfants placés, la psychiatrie et les personnes âgées, c’est la maltraitance vécue derrière les murs, dans des lieux où les caméras n’ont pas accès. Une forme de maltraitance subie par ces catégories de population, et que reconnaissent avec douleur, impuissants, certains professionnels. Ces situations ne sont pas des cas isolés, il s’agit à chaque fois de crises d’ampleur nationale.

Pourquoi faut-il nécessairement que des images telles que celles-ci sortent pour entendre les langues se délier et voir les lignes bouger ? 
V. S. : Les images ont parfois plus d’impact que les mots… L’opinion se retrouve soudainement confrontée à une réalité habituellement cachée. Les enfants, les personnes âgées ou les malades n’occupent pas les ronds-points, ne manifestent pas. Leur souffrance est dissimulée. Quand elle éclate au grand jour, forcément, les consciences sont frappées, la réalité est indéniable. Et parfois insupportable. Ce qui oblige alors les élus, ou les divers responsables, à se positionner. Ainsi la semaine suivant notre enquête sur les enfants placés, un secrétaire d’État à la protection de l’enfance, Adrien Taquet, a été nommé.  

Virna Sacchi présentatrice de « Pièces à conviction »
Virna Sacchi présentatrice de « Pièces à conviction ».
© Schousboe Charlotte / FTV

Pièces à conviction - Soirée spéciale sur l’état de la psychiatrie en France 

Pièces à conviction - Magazine d'investigation - Présentation Virna Sacchi - Préparation Marie de la Chaume et Jean-François Gringoire - Réalisation Olivier d'Angély - Production France.tv 

Psychiatrie, le grand naufrage - Enquête (90 min) - Réalisation Raphaël Tresanini - Montage Nicolas Dumond - Prodution KM, avec la participation de France.tv 
La psychiatrie est aujourd’hui devenue un enjeu national. L’enquête révèle à quel point la France est désemparée face à l’urgence psychiatrique. Pour Pièces à conviction, des familles ont eu le courage de parler, d’accepter la caméra dans l’univers familial, pour dire leur douleur et leur désarroi, mais aussi leur colère aussi face à un corps médical qui n’arrive plus à soigner, faute de moyens.  

Comment sauver la psychiatrie ? - Débat (55 min) - Présentation Virna Sacchi 
Médecins, patients et familles de malades, représentants de l'État, experts seront aux côtés de Virna Sacchi pour prolonger en débat le travail de l'enquête, évaluer l'état de la psychiatrie en France et en analyser la situation économique et sociétale.

Pièces à conviction : Psychiatrie, le grand naufrage est diffusé le mercredi 10 avril à partir de 21.00 sur France 3 
À voir et revoir sur france.tv  

Publié le 09/04/2019
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