« Noirs en France » : soirée spéciale

Qu’est-ce que c’est, être noir, dans la France de 2022 ? Quelques éléments de réponse au cours de cette soirée spéciale. Un documentaire, Noirs en France, recueille les témoignages et fait le récit de plus de deux siècles d’histoire française ; Julian Bugier mène le débat ; un second documentaire, Le Village de Bamboula, revient sur une invraisemblable affaire de zoo humain dans les années 90. Mardi 18 janvier à partir de 21.10 sur France 2.


Si, comme l’affirmait l’écrivain américain James Baldwin, les « Noirs » sont une invention où les « Blancs » s’inventent eux-mêmes en retour, alors il faut sans doute commencer par cette question faussement absurde : comment et à quel moment, dans la France du XXIe siècle, devient-on une femme noire ou un homme noir ? Quelques semaines ou quelques mois après la naissance, quand la peau prend sa teinte plus ou moins définitive ? Le jour où un gamin à l’école lance « T’as mangé trop de chocolat ? » – ou même « T’as mangé du caca ? ». Au moment où une petite fille à la peau foncée trouve la poupée blanche, avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds, décidément plus jolie que la poupée noire ? Ou encore à chaque remarque, plaisanterie, bourde, humiliation assignant de façon insidieuse certains corps à une place, à une histoire et à un imaginaire, comme autant de rappels à l’ordre censé régir les couleurs. « C’est le regard de l’autre qui décide si je suis noir, blanc ou mulâtre » (Yannick Noah).
Sans souci d’exhaustivité, la journaliste Aurélia Perreau et l’écrivain et universitaire franco-congolais Alain Mabanckou interrogent une douzaine d’individus, femmes et hommes, de tous âges, de toutes origines sociales et géographiques, célèbres ou non, sur la façon dont ils se sont construits et se perçoivent dans la société française d’aujourd’hui. Autant de points de vue qui se répondent ou se confrontent, autant de destins singuliers que le documentaire, à l’aide d’images d’archives, inscrit dans plus de deux siècles d’histoire nationale – l’histoire des Noirs en France n’est rien d’autre que l’histoire de la France.

« Un Noir, c’est tendance s’il est cool, stylé, baraqué. Sinon, bof... »

Mais quoi de commun entre Yannick Noah, un adolescent de Niort, le rappeur Soprano, une fillette de 8 ans, une danseuse de 22 ans, une haute fonctionnaire, un aide-soignant, un couple mixte, une universitaire, un ancien « tirailleur », la journaliste de télévision Karine Baste, une boxeuse, l’historien Pap Ndiaye ou le producteur-acteur-réalisateur-rappeur Jean-Pascal Zadi ? Des parcours de vie jalonnés de discriminations, parfois infimes, de préjugés, de vexations. La découverte qu’on est différent et minoritaire ; pour les plus de 35 ans, la gêne ou pire devant certains clips des années 80, de l’invraisemblable « Cannibale » de Sylvain Caruso (1986)  – « Cannibale ! Cannibale ! Ils ont toujours la fringale ! Ouga ! Ouga ! Ouga ! » – au gentillet « Y a des papous » de Marie Dauphin (1987), en passant par l’animatrice Dorothée plongée dans une marmite, entourée de Noirs hilares et forcément anthropophages ; l’aveu un peu honteux d’avoir rêvé durant l’enfance posséder une crème qui rende la peau blanche ou d’avoir refusé de manger du chocolat noir de peur d’aggraver son cas ; la recherche de figures emblématiques qui ne déçoivent pas, inversent les stigmates et incarnent la fierté – le joueur de tennis Arthur Ashe, la chanteuse Nina Simone, le boxeur Mohamed Ali... ; la crudité des nomenclatures policières (« individu de type négroïde ») ; les clichés qui ont la vie dure – les Noirs courent vite mais ils nagent mal (à cause de leur densité osseuse !), etc.
Lorsqu’elle est allée s’inscrire dans une école de danse, Kathy Laurent Pourcel, qui rêve de ballet classique, s’est vu répondre... qu’il n’y avait pas de cours de hip-hop ! Par la suite, on lui a fait comprendre que son corps n’était pas adapté (trop cambrée, trop de fesses). Quand elle entre dans une pièce où on ne la connaît pas, la haute fonctionnaire Laetitia Hélouet est régulièrement prise pour l’assistante... de son assistante, bien entendu blanche et blonde. Tous ces témoignages, par leur dignité et leur humour, refusent la victimisation. Ils se veulent même au fond plutôt optimistes. Il est vrai que la France de 2022 n’est pas celle des années 60 où, dans un documentaire télévisé, un couple mixte provoquait des réactions dégoûtées. La liste des personnalités préférées des Français compte même deux hommes noirs parmi les quatre premiers noms : Omar Sy et Soprano. Plus largement, le mouvement Black Lives Matter a démontré que la lutte contre les discriminations était devenue l’affaire de tous. Optimistes, donc, mais pas naïfs. Si Karine Baste, joker du JT de 20 heures sur France 2, n’est pas dupe de ce qu’elle doit à une politique volontariste de mise en avant de la diversité, elle s’amuse des stéréotypes, même positifs, à l’égard des Noirs : « Un Noir, c’est tendance quand il fait du sport, du rap ou du cinéma, s’il est cool, stylé, baraqué. Sinon, bof... » Laetitia Hélouet, seule personne noire membre de la Cour des comptes, s’interroge : est-elle vraiment le symbole qu’un verrou a sauté... ou bien l’exception qui confirme – et conforte – encore la règle ? 

C.K.G.

« Noirs en France »
« Noirs en France »
© Bangumi

21.10 — Noirs en France

Qu’y a-t-il de commun entre les Noirs français ? Pas grand-chose, hormis leur couleur de peau et le racisme dont ils sont victimes. Pour la première fois, Noirs en France donne la parole aux Français noirs de tous âges et de tous horizons, connus ou inconnus du grand public. Raconté par l’écrivain Alain Mabanckou, ce documentaire retrace leurs histoires faites de préjugés et de stéréotypes, mais traversées aussi d’espoir et de fierté. Ces Noirs en France construisent une histoire en constante transformation. 

Documentaire (103 minutes - 2021 - inédit)Un film d’Aurélia Perreau et Alain MabanckouRaconté par Alain MabanckouRéalisation Aurélia Perreau – Production Bangumi et France Télévisons – Avec la participation du Centre national du cinéma et de l’image animée et le soutien de la Région Île-de-Francedu Fonds Images de la Diversité – Agence Nationale de la Cohésion des territoires

Avec la participation de Yannick NoahMaïly KoudouMaboula SoumahoroSopranoIbrahima BouillaudJean-Pascal ZadiPap NdiayeKathy Laurent PourcelKarine BasteDidier VieillotLaetitia Hélouet… 

22.50 — Débat

Pour prolonger le documentaire Noirs en France, Julian Bugier reçoit en plateau :
Alain Mabanckou, écrivain et enseignant à l’université de Californie-Los Angeles, coauteur du documentaire Noirs en France ; Firmine Richard, actrice ; Laetitia Hélouet, directrice des Hautes Études Internationales et Politiques et présidente du club XXIe siècle qui promeut la diversité et l’égalité des chances ; Mame Fatou Niang, enseignante et chercheuse à l’université Carnegie Mellon aux États-Unis, coréalisatrice du film Mariannes noires ; Frédéric Régent, historien, maître de conférence en histoire moderne à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’histoire de la colonisation ; Marie-Rose Moro, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent, auteure notamment de Nos enfants demain. Pour une société multiculturelle

23.55 — Le Village de Bamboula

 

Un documentaire de Yoann de Montgrand et François Tchernia, raconté par Jean-Pascal Zadi

« Bamboula » : ce mot a été retenu dans les années 80 par la marque Saint-Michel pour un biscuit chocolaté bien connu des enfants de l’époque.  En 1994, la biscuiterie nantaise sponsorise la reconstitution d’un village ivoirien installée dans le parc zoologique de Port-Saint-Père, au sud de Nantes, où enfants et adultes vivent retenus dans un zoo pour offrir leur folklore en spectacle aux visiteurs.  Ce film documentaire donne la parole à ceux qui ont vécu dans ce safari africain et à ceux qui ont lutté pour leur dignité. Le Village de Bamboula interroge nos représentations et notre histoire.

Documentaire (52 minutes - 2021) - Réalisé par Yoann de Montgrand et François Tchernia - Production Hauteville Productions - Coproduction France Télévisions - France 3 Pays de la Loire - Avec la participation du CNC, et du Fonds Images de la Diversité, de l’Agence nationale de la Cohésion des territoires, du Centre national du cinéma et de l’image animée Avec le soutien de la Procirep – Société des Producteurs et de l’Angoa

Diffusion mardi 18 janvier à 21.10 sur France 2
À voir et à revoir sur france.tv 
 

Publié le 15 janvier 2022
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