« Monsieur » : gouttes d’O

En décembre 2017 disparaissait Jean d’Ormesson. Pendant plus de deux ans, l’écrivain avait accepté de se laisser filmer par Laurent Delahousse, qui en a tiré le portrait impressionniste d’un vieux jeune homme allègre et solaire, cabotin et secret. Lundi 29 novembre à 20.55 sur France 5.

« Monsieur » © La Bambola / Magneto Prod

Le projet – Laurent Delahousse l’a raconté à la sortie en salles de Monsieur – avait été évoqué, envisagé, remis à plus tard. Et puis, un jour, Jean d’Ormesson annonça que c’était le moment. Le nonagénaire avait survécu à un cancer, qui venait de lui voler un an de sa vie, et avait le sentiment que le temps lui était désormais compté. Il ne se trompait pas. Pendant deux ans et demi, il s’est donc prêté au jeu et a offert au journaliste un peu de ce peu de temps, acceptant de se laisser filmer, conviant quelques-uns de ses proches, sa fille, l’éditrice Héloïse d’Ormesson, sa petite-fille, Marie-Sarah Carcassonne, Olivier Cadot, son maître d’hôtel depuis trente-six ans (« Je me disais : je reste trois jours et je pars »), Dominique Arnouilh, sa secrétaire depuis les années Figaro, celle qui retranscrit ses manuscrits depuis près de trente ans et qui, pour Laurent Delahousse, ponctue avec ironie (« Il mourra sur scène ») certains des propos de l’écrivain, rappelant les fameuses « notes de la claviste » du Libération de la grande époque. En retrait, et souvent hors champ, Françoise d’Ormesson, son épouse…
On suit Monsieur chez lui à Neuilly (il écrit dans son fauteuil) ; chez lui en Corse (short, espadrilles, borsalino en paille et lunettes de soleil) ; chez lui en Suisse (il écrit dans une chaise longue) ; « chez lui » à l’Académie française (en uniforme, il se fraie un chemin pour accéder au nouvel élu Alain Finkielkraut – « pardon…  je suis parrain » –, on dirait Louis de Funès) ; « chez lui » aux Éditions Gallimard, tutoyant Antoine, le patron, et faisant assaut de mots d’esprit lors d’une réception donnée à l’occasion de son entrée dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade ; « chez lui » au Figaro (dont il fut le directeur général de 1974 à 1977)…

Une existence traversée « en première classe »
Entre deux scènes, Monsieur évoque son enfance heureuse, une éducation tendre et libre, des parents grands bourgeois mais libéraux (« Dans ma famille, pendant la guerre, on a choisi : plutôt Staline qu’Hitler »), une existence traversée, il faut quand même le reconnaître, « en première classe », un mariage rocambolesque, le conflit dans sa vie entre le devoir et le plaisir (lui : « J’ai beaucoup sacrifié au plaisir » ; Dominique Arnouilh : « C’est sa coquetterie, ça… Évidemment, les plaisirs sont plus réduits, maintenant »), les chagrins d’amour (Dominique Arnouilh : « J’ai du mal à le croire ! C’était les femmes qui le recherchaient… et il crachait pas dessus ! »), ses doutes (son œuvre, sa postérité), ses certitudes (la mort, qui n’est pas une fin), chahute un jeune ministre et futur président de la République en lui récitant une fable de La Fontaine, cite Chateaubriand (« L’amour est trompé, fugitif ou coupable ») ou Aragon (« N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci / Je dirai malgré tout que cette vie fut belle »).
Parfois, on pense au titre d’un roman oublié du regretté Pierre Dumayet, Monsieur a-t-il bien tout dit aujourd’hui ? Non, bien sûr, Monsieur ne dit pas tout. Sa voix s’étrangle un peu en évoquant un père mort persuadé que son fils était un « voyou ». Chez l’écrivain hostile à la biographie, la profusion de mots sert aussi à se cacher. Dominique Arnouilh commente : « Au fond, il est difficile à déchiffrer bien qu’il se confie facilement. » Ni confession ni film testamentaire et crépusculaire, Monsieur est plutôt un portrait fragmenté à la manière de « Jean d’O » : légère, cabotine, savamment décousue, spirituelle, allusive et pudique. Le roman de Dumayet s’achevait sur ces mots : « Restez encore un peu »…

C.K.G.

VIDÉO. Bande-annonce

 

« Monsieur »
« Monsieur »
© La Bambola / Magneto Prod

« Monsieur »

L’existence de Jean d’Ormesson ressemble à un roman. Un roman solaire. Au soir de sa vie, l’écrivain se demande pourtant s’il a écrit le chef-d’œuvre qu’il portait en lui. Pour combler ce doute, il écrit sans répit. La dernière ligne posée, le livre achevé, son esprit vagabonde déjà à l’idée d’une nouvelle source d’inspiration. Un livre, encore un. Peut-être, le dernier. L’écriture n’est plus une fin, c’est un moyen. Une fuite en avant contre le temps. Monsieur est le récit d’un crépuscule, celui d’un homme, d’un monde. Une quête d’éternité. 

Documentaire (90 min – 2018) – Réalisation Laurent Delahousse – Écrit par Laurent Delahousse, en collaboration avec Julie Le Minor – Production La Bambola et Magneto Prod

Les personnages : Jean d’Ormesson, Françoise d’Ormesson, Héloïse d’Ormesson, Marie Sarah Carcassonne, Dominique Arnouilh, Olivier Cadot

Diffusé lundi 29 novembre à 20.55 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv 

Publié le 24 novembre 2021
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