« L’Ordre à tout prix » : la boîte de pandores

La crise des « gilets jaunes » a-t-elle mis à mal le maintien de l’ordre « à la française » ou a-t-elle révélé son bouleversement en cours depuis plusieurs décennies ? Pour tenter de comprendre, Frédéric Ploquin et Samuel Lajus ont interrogé les détenteurs de la force publique en les confrontant aux images des affrontements de rue survenus depuis la fin de l’année 2018. Un documentaire diffusé dans « Infrarouge », mardi à 23.15 sur France 2.

« L'Ordre à tout prix »
« L'Ordre à tout prix ». © CPB Films

Longtemps, la France s’est enorgueillie de sa tradition de maintien de l’ordre et d’encadrement des foules manifestantes. Initiée au début du XXsiècle par le préfet de Paris Louis Lépine et le ministre de l’Intérieur Georges Clemenceau, au lendemain de grèves réprimées dans le sang par l’armée, confortée par la création des gardes mobiles (gendarmerie) en 1921, par celle des compagnies républicaines de sécurité (police) en 1944, précisée par le préfet de Paris Maurice Grimaud en 1968, elle fut souvent érigée en modèle du genre, et même exportée. Sans doute n’empêchait-elle pas les abus et les dérapages – la répression sanglante d’une manifestation parisienne d’Algériens en octobre 1961, sous les ordres du préfet Maurice Papon, le tabassage à mort de l’étudiant Malik Oussekine, en plein Quartier latin, en décembre 1986, etc. – mais l’essentiel tenait : l’emploi de la force graduée par des professionnels formés à cette tâche, le maintien à distance des manifestants afin d’éviter la confrontation directe.
C’est cette « doctrine » qui aurait volé en éclats lors de la crise dite des « gilets jaunes », plus précisément à la fin de l’année 2018 : débordé par des manifestants qui rompaient le 1er décembre avec les règles de la manifestation classique, le pouvoir, afin de répondre à une situation quasi insurrectionnelle, entérina une ligne dure, plus « percutante », que les très nombreux blessés – parfois très gravement – dès le 8 décembre et au cours des manifestations suivantes ne remettraient pas en question.
Comment en est-on arrivé là ? C’est la question que Frédéric Ploquin et Samuel Lajus ont posée à ceux qui, dans les rangs ou aux postes de commandement, sont les dépositaires de cette fameuse « violence légitime » dont l’État aurait le monopole*. Le principe pouvait faire redouter une belle unanimité de façade, aussi impénétrable qu’une enfilade de boucliers de CRS. Il n’en est rien. Si les représentants de la hiérarchie – le préfet (en exercice) Didier Lallement, l’ancien préfet Michel Delpuech ou Claude Guéant, ancien ministre de l’Intérieur – font évidemment preuve d’une certaine langue de bois et tentent surtout de justifier leurs choix, les hommes – et femme – de terrain, avec une liberté de parole variable, à demi-mot ou de manière explicite, masqués ou à visage découvert, expriment quant à eux des interrogations, des doutes, sinon une certaine amertume.

« Dérégulation du maintien de l’ordre »

Qu’ils pointent la violence des manifestants ou les ordres venus d’en haut, à peu près tous expriment une perte de repères, voire une perte du sens de leur métier. Le général de gendarmerie Bertrand Cavallier et l’ancien commandant de CRS Jean-Louis Yonnet, que leur statut de retraités libère de l’obligation d’avoir à demander la permission pour s’exprimer, parlent même de « dérégulation du maintien de l’ordre ». Devant les images des DAR (détachements d’action rapide) créés en décembre 2018 par le préfet Delpuech en puisant dans les brigades anticriminalité et antigang davantage formées à la lutte contre les violences urbaines et le banditisme qu’au maintien de l’ordre, remplacés en mars 2019 par les brigades de répression des actions violentes (BRAV) du préfet Lallement, fonctionnant selon le même principe, Bertrand Cavallier lâche : « Regardez : jeans, baskets, brassards de police – heureusement ! J’en viens à me dire qu’on a raclé les fonds de tiroir… » C’est bien le problème, pour Michaël, brigadier-chef CRS et formateur : « Le maintien de l’ordre est la spécificité des forces mobiles, qui ont l’équipement, la technique, qui s’entraînent en permanence. C’est pas parce qu’on a un casque et des grenades qu’on sait faire du maintien de l’ordre. » Gérald, brigadier CRS, renchérit : « On leur a dit de taper fort. Ils ont fait le job avec la bite et le couteau. Ils sont pas équipés comme nous on l’est. Ils ont pas les bases de la gestion de foules. Je mets pas la faute sur eux mais sur ceux qui les ont envoyés dans la gueule du loup. » De son côté, face aux images du préfet Lallement balançant une fameuse petite phrase (« Nous ne sommes pas dans le même camp, Madame ! »), David Le Bars, secrétaire général du syndicat des commissaires de la police nationale, s’étrangle : « On a fait de la police une bande rivale. On s’est retrouvé à être “le camp d’en face”. »
Mais la violence inédite des « gilets jaunes », qu’elle soit réelle ou supposée, est-elle la cause ou le révélateur ? Grégory Jorion, secrétaire général délégué d’Unité SGP Police, fait remonter les choses une vingtaine d’années en arrière, et en particulier aux coupes franches dans la fonction publique décidées par le président Sarkozy, qui auraient particulièrement touché les rangs des CRS. Moins d’hommes, donc. Et moins de possibilités de manœuvres. Or, de l’avis unanime, là est le secret : « Il faudrait justement réhabiliter la manœuvre. Plus vous manœuvrez, moins vous faites usage de la force » (Bertrand Cavallier). Ces hommes, alors, à la faveur de deux décennies de politiques sécuritaires et après le tournant qu’ont représenté les attentats de 2015, « on les militarise à outrance, en compensation, explique Jean-Louis Yonnet. Puisqu’ils n’ont plus le nombre, on va leur donner des moyens supplémentaires, moyens qui deviennent de moins en moins adaptés au rétablissement de la paix civile, parce qu’ils sont du niveau de ceux qu’on emploierait si on était en insurrection permanente, voire en guerre civile. Or on n’en est quand même pas là ! » Telle est sans doute la triste ironie de cette histoire : la « doctrine » française, à ses débuts, n’avait-elle pas justement pour but, en le confiant à des spécialistes aguerris, de démilitariser le maintien de l’ordre ?

Christophe Kechroud-Gibassier

* L’expression de « monopole de la violence légitime », utilisée abondamment mais rarement à bon escient par les politiques et les commentateurs, renvoie aux travaux du sociologue allemand Max Weber. « La police exerce une violence, certes, mais légitime. C’est vieux comme Max Weber ! » déclarait par exemple Gérald Darmanin, le 28 juillet 2020. Mais lorsque Max Weber écrit en 1919 « l’État est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé […], revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime », il propose une description sociologique. Il décrit ce qui est, non pas ce qui doit être.
Sur ce sujet, voir La « violence légitime de l’État » de Max Webersur le site de France Culture.

« L'Ordre à tout prix »
« L'Ordre à tout prix ».
© CPB Films

« L’Ordre à tout prix », en résumé…

Décembre 2018. Au début du mouvement des « gilets jaunes », les principes du maintien de l’ordre « à la française » volent en éclats. Le saccage de l’Arc de triomphe, les centaines de blessés parmi les manifestants et les forces de l’ordre… la violence inouïe de ces images et leur puissance symbolique marquent profondément les esprits. La République s’est sentie menacée. Le gouvernement entérine une nouvelle ligne, plus dure, qui va ébranler les fondamentaux de l’ordre public. En retour, la défiance d’une partie de la population envers l’ordre et le pouvoir, déjà bien installée dans la rue depuis une dizaine d’années, se renforce au point que certains craignent de voir le droit de manifester remis en cause. Comment en est-on arrivé là ? Pour comprendre, le film prend le parti d’interroger les détenteurs de la force dite « légitime » et de les confronter aux images de ces affrontements.
Ils sont CRS, gendarmes mobiles, membre des BRAV (brigades de répression de l’action violente) : en première ligne lors des manifestations, ils nous racontent la réalité de leur métier, la nécessité de la formation, l’évolution de leur rapport aux citoyens, leur perception des choix politiques… En regard, la hiérarchie – Laurent Nuñez, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, les préfets de police Michel Delpuech et Didier Lallement – explique, justifie ses choix tactiques. Et politiques.
Si la multiplication des images amplifie la perception de la violence policière comme celle des manifestants, la situation est-elle réellement inédite ? La rue est-elle plus violente qu’hier ? Le maintien de l’ordre légitime-t-il certaines violences ? La protection des biens est-elle en concurrence avec celle des libertés fondamentales ? L’enjeu est de taille : comment concilier exigences politiques et gestion des nouvelles formes de contestation, tout en garantissant la possibilité de s’exprimer, socle de notre société démocratique ? Comment ne pas se laisser enfermer dans une logique de camp contre camp ? Alors que le climat social promet de nouvelles secousses à l’issue d’une crise sanitaire devenue économique et sociale, ce documentaire nous dévoile les dessous d’un art, celui qui consiste à protéger et contrôler les foules en colère. 

Parmi les intervenants : Olivier, brigadier, CRS (Unité SGP Police) ; Annabelle, capitaine CRS ; Michaël, brigadier-chef CRS, formateur à l’utilisation du LBD 40 ; Gérald, brigadier, CRS (Unité SGP Police) ; Laurent Nuñez, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner de 2018-2020 ; Michel Delpuech, ancien préfet de Paris, limogé en mars 2019 après l’incendie du Fouquet’s ; Didier Lallement, nommé préfet de Paris le 21 mars 2019 par Christophe Castaner ; Bertrand Cavallier, général de gendarmerie retraité, ancien directeur du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG) ; Jean-Louis Yonnet, commandant CRS à la retraite ; Claude Guéant, proche de Nicolas Sarkozy, il a été son directeur de cabinet lorsque ce dernier était ministre de l’Intérieur, puis secrétaire général de la présidence de la République dès l’élection de Nicolas Sarkozy et enfin ministre de l’Intérieur 2011-2012 ; Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur de François Mitterrand (1984-1986 et de 1988-1991).

Documentaire (60 min – 2021) – Inédit – Un film de Frédéric Ploquin et Samuel Lajus – Réalisation Samuel Lajus – Production Compagnie des Phares et Balises, avec le soutien du CNC et de la Procirep - Société des producteurs et de l’Angoa, avec la participation de LCP-Assemblée nationale, de la RTBF et de France Télévisions

L’Ordre à tout prix est diffusé dans « Infrarouge » mardi 9 mars à 23.15 sur France 2
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 09 mars 2021
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