Les vacances au bled dans « La Case du siècle »

Aux premiers jours de l’été, en cette décennie 70, des milliers de voitures, les coffres et galeries chargés à bloc, affluent sur les autoroutes de France. Direction : le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie. Ce documentaire – qui touche par sa nostalgie joyeuse – raconte par la voix des enfants de l’époque, âgés aujourd’hui de 35 à 59 ans, et de leurs parents ce que fut cet âge d'or du retour au bled. « Bons baisers du bled » : à découvrir ce dimanche à 22.40 sur France 5.

« Bons baisers du bled » dans « La Case du siècle » © ZED Production

Ce que mes parents essayaient de faire, c’est de créer un lien entre leur passé à eux et notre futur à nous.

Linda Amirat

Des familles entassées avec des montagnes de bagages, la galerie de la voiture surchargée, des itinéraires pour rejoindre le Sud, qui traversent la France jusqu’à Marseille ou l’Espagne, avant de franchir la Méditerranée. Un rituel immuable et une image forte des années soixante-dix pour les familles des travailleurs immigrés : c’est l’âge d’or des vacances au pays, le bled ! Pour les parents, ce retour aux sources, au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, est une nécessité, un devoir familial même, car c’est le seul moyen de transmettre l’amour d'une terre natale à leurs enfants nés en France. Pour ces derniers, c’est la découverte d’un pays souvent fantasmé et la confrontation avec la réalité.

Ce départ attendu toute l’année par la famille se prépare longtemps à l’avance : les traditions imposent aux immigrés de revenir avec un cadeau pour chacun. « Ma mère avait quasiment un trousseau par personne, se souvient Nordine Terranti, ce qui voulait dire que tous les mois il fallait qu’elle fasse sa petite économie. »  Ceux qui ne le peuvent pas attendront l’année suivante pour partir. « C’est l’histoire de tout immigrant : si on est parti loin et si on revient, on ne peut pas revenir les mains vides. »
Puis vient le jour où la voiture doit accueillir tous les bagages : « Il fallait faire rentrer l’équivalent d’un appartement dans une voiture, s'amuse Rachid Sguini. On avait 1,50 m de bagages en tout genre au-dessus de la voiture qui étaient tous emballés dans une bâche verte ou bleue. On rentrait d’abord les bagages, ensuite les gamins ! » 

« Bons baisers du bled » dans « La Case du siècle »
« Bons baisers du bled » dans « La Case du siècle »
© ZED Production

Sur la route, des milliers de voitures entament la transhumance. Le voyage, qui va durer deux ou trois jours pour rejoindre le village d’origine, est une épreuve physique pour des familles qui n’ont pas les moyens de s’offrir l’hôtel. Sur les aires d’autoroute, on tend les tapis entre les voitures pour se reposer et partager un repas préparé sur place. Mais il n'y a pas de temps à perdre, le trajet s’effectue d’une traite. « On ne s’imaginait pas que ça allait être aussi long, fatigant et usant », témoigne Nordine. Alors le soulagement est grand quand apparaît la Méditerranée. Commence alors une nouvelle épreuve : des heures d’attente, coincés dans la voiture, avant d’espérer pouvoir pénétrer dans le bateau. Lorsque enfin toute la famille est à bord, la traversée constitue un moment d'introspection et d'émotions diverses. « On regarde autour de soi et on se rend compte qu’on n’est pas les seuls à partir », raconte Nadia Hamoudi. « On se retrouve avec des gens qui ont la même histoire, le même mode de vie et la même classe sociale que nous » : un sentiment fort d’appartenir à une communauté pour Rachid. « Ce retour est un retour émotionnel pour beaucoup d’enfants d’immigrés qui n’ont pas connu le pays de leurs parents, explique Naïma Yahi, historienne et spécialiste de l’histoire de l’immigration. Il y a un pays mythique, la terre natale de leurs parents : certains ont besoin de raccorder le réel à la réalité. »
Lorsque les côtes africaines commencent à apparaître, « il y a une sorte de silence, quelque chose de super apaisant », se rappelle Rachid. À l'arrivée survient alors le choc des premières sensations : la chaleur, le bruit... puis la route à travers des paysages très ruraux pour rejoindre le village de la famille. Mais, cette fois, tout est différent dans ces pays dits, à l'époque, « du tiers monde », où dominent la pauvreté, le manque d'infrastructures et la pénurie d'eau. « C’est quelque chose qui vous bouscule violemment au début », se souvient Nordine.
Enfin arrive le moment tant attendu des retrouvailles avec la famille qui, lui aussi, obéit à un rituel : celui des beaux vêtements que l'on enfile avant d'arriver. Car celui qui revient doit montrer les apparences de sa réussite. « J’adorais ces habits neufs qu’on avait choisis avec soin plusieurs mois auparavant ! » raconte Nadia.
C'est surtout le moment où les sentiments peuvent enfin s'exprimer : « C’est de l’émotion, c’est des pleurs, c’est de la joie ! décrit Mohammed Bouabdallah. Voir ma mère pleurer, ça nous faisait pleurer aussi. » C’est une facette inconnue qui se dévoile, comme le résume Nordine : « Vous découvrez que votre mère avait une vie, une famille et qu’elle retrouve son monde. » Des mamans qui, tout au long de l'année, ont l'habitude de cacher à leurs enfants la douleur de l’exil.
Pendant deux mois, leurs enfants vont vivre un véritable apprentissage : « Ce sont des vacances, mais c’est aussi un message de la vie, un vrai stage, résume Linda Amirat. Vous sortez de votre zone de confort, vous allez dans le pays de vos parents que vous ne connaissez pas, et à un moment donné, il va falloir vous adapter... » 
Au fil des souvenirs, ce documentaire tisse l’histoire de ces familles à travers le regard de deux générations. Grâce aux témoignages et aux images des archives familiales, il touche par son humanité et ce qu’il raconte de l’intimité joyeuse de ces étés au bled. Il dit surtout la souffrance de cette génération d’exilés qui, l’espace d’un été, goûte au bonheur de renouer avec leurs origines et leur famille, et comment ces vacances ont forgé l'identité de leurs enfants, à la croisée de leurs deux cultures.  

La Case du siècle : « Bons baisers du bled » 

Documentaire (2021 - 52 min) – Auteure-réalisatrice Linda Bendali – Conseillère historique Naïma Yahi – Production ZED Production, avec la participation de France Télévisions

Les intervenants
Naïma Yahi, historienne, spécialiste de l’histoire de l’immigration ; Chadia Chaïbi-Loueslati ; Nordine Terranti ; Salah Merabti ; Fatima Amirat ; Nadia Hamoudi ; Rachid Sguini ; Abdel Alaoui ; Farid Mebarki ; Linda Amirat ; Ahmed Rouis-Bouabdallah ; Mohammed Bouabdallah

Bons baisers du bled est diffusé dans La Case du siècle le dimanche 13 juin à 22.40 sur France 5
À voir et revoir sur france.tv

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