« Un jour, un destin » : Gérard Oury, sous le label du rire

Les comédies cultes de Gérard Oury diffusées en début d’après-midi sur France tv ont remporté un vif succès. « La Grande Vadrouille » a attiré plus de 5,2 millions de téléspectateurs et « Les Aventures de Rabbi Jacob », 4 millions. Fort de cet engouement pour les scènes mythiques du cinéma d’Oury, Laurent Delahousse consacre le deuxième numéro inédit d’« Un jour, un destin » à ses secrets de fabrication mal connus. Vendredi 8 mai à 21.05 sur France 3.

Gérard Oury et Louis de Funès
Gérard Oury et Louis de Funès. © Collection Christophel

Les Français, génération après génération, continuent à plébisciter Louis de Funès, Bourvil, Jean-Paul Belmondo, Pierre Richard… À l’aide de témoignages et d’archives inédites, les équipes d’Un jour, un destin nous font revivre les scènes mythiques du cinéma de Gérard Oury, en nous révélant par exemple le casse-tête que fut la création de l’usine de chewing-gum de Rabbi Jacob ou encore la colère de Louis de Funès, à l’origine d’une séquence imprévue dans Le Corniaud

Gaël Reyre, critique aux Fiches du cinéma, nous éclaire sur le riche parcours du réalisateur, scénariste et comédien Gérard Oury 

Pourquoi, selon vous, le cinéma de Gérard Oury est-il indémodable ?
Gaël Reyre : Quand on pense à la comédie française, son nom arrive en premier. Gérard Oury est un « classique ». Tous ses films sont à la fois burlesques et humanistes. Il est très centré sur les duos d’acteurs tels que Bourvil-de Funès dans La Grande Vadrouille, Belmondo-Bourvil dans Le Cerveau, Montand-de Funès dans La Folie des grandeurs. On peut considérer que Louis de Funès a créé Oury. C’est lui qui lui a soufflé de réaliser des films comiques plutôt que dramatiques. Pour cette raison, Oury a choisi de Funès dès sa première comédie. Il lui a permis de s’exprimer comme jamais, et de son côté de Funès a été le stradivarius d’Oury. Ce comédien génial est à la hauteur de Chaplin et de l’acteur américain Buster Keaton. Le cinéaste doit peut-être aussi une partie de son succès à sa fille, Danièle Thompson, qui a collaboré à tous ses scénarios depuis La Grande Vadrouille, en 1966, jusqu’à Vanille Fraise en 1989.

Gérard Oury traite de sujets graves en alliant humour et humanité, élégance et légèreté. Ce seraient là les clés de son succès ?
G. R. : L’ambition d’Oury, qui est un humaniste positif, est de proposer une réconciliation. Il aime terminer ses films de façon bon enfant, comme c’est le cas dans Le Corniaud et La Grande Vadrouille. En filigrane, il nous dit que, malgré les différences, on peut arriver à s’entendre. Ce cinéaste propose une espèce de catharsis comique. En montrant nos faiblesses et nos absurdités, il nous lave de nos petitesses, de notre intolérance, de nos ridicules et préjugés. Cela nous fait rire et ces éclats de rire nous nettoient, tout comme la tragédie antique nous lave de nos passions. Chez Oury, c’est par le rire qu’on se grandit. Parce qu’on s’amuse des clichés, on les désamorce. C’est plus efficace qu’une tribune dans Libération. Rabbi Jacob, par exemple, peut contribuer à convertir les esprits en montrant qu’être raciste, c’est ridicule. En ce sens, les films d’Oury sont sans doute plus efficaces qu’un cinéma élitiste qui ne parlerait qu’à l’intellect.

Les aventures de Rabbi Jacob
« Les Aventures de Rabbi Jacob ».​​​
© G Films

Pensez-vous que ce cinéaste ait été un chef de file des tandems gagnants du grand écran et des comédies populaires à succès ?
G. R. : Oury a été suivi par Francis Veber avec ses célèbres duos comme Depardieu-Pierre Richard dans La Chèvre ou encore Les Compères. Est arrivée ensuite la deuxième vague des comédies avec la troupe du Splendid, qui interprète Les Bronzés de Patrice Leconte et Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré. Je pense aussi à La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez. Ces comédies-là sont plus acides, rentre-dedans, méchantes et violentes même. Gérard Oury s’intéresse, lui, aux rapports entre les riches et les pauvres, les dominants et les dominés. Il y a une scène dans Le Corniaud où de Funès incarne un riche trafiquant qui invite un simple représentant de commerce, joué par Bourvil, à prendre un repas chez lui. Bourvil s’apprêtant à partir pour l’Italie, de Funès demande à ses invités chic et cultivés quelle serait la meilleure lecture pour ce voyage : « Stendhal » répond l’un, ce à quoi Bourvil rétorque qu’il s’est déjà offert « le Michelin ». Oury met en évidence la différence de capital culturel entre le bourgeois et le « mec populaire », qui va finalement s’avérer plus futé et s’en sortir à la fin du film. Cela touche les Français. Et dans cinquante ans, ça marchera encore.

Gérard Oury vise le public le plus large possible, qui comprend le public populaire auquel il veut servir quelque chose d’extrêmement soigné, et les meilleurs acteurs…

Gaël Reyre, critique aux « Fiches du cinéma »

Racontez-nous la personnalité de Gérard Oury : ses blessures, son ambition, son goût pour le beau…  
G. R. : Il a vécu une première fracture fondatrice pendant la Seconde Guerre mondiale, quand il a vu s’interrompre sa carrière de comédien à la Comédie-Française parce qu’il était juif. Puis il a dû fuir, avec ses parents, la zone occupée. Avec son bagage de comédien, il s’est avéré excellent pour diriger ses acteurs. Oury n’est pas un calculateur. Il fait ce qui le fait rire, lui. Je l’imagine très bien rire en écrivant. Il est le contraire d’un fabricant de succès. Il a le sens du rythme, des répliques très bonnes. L’écriture n’est jamais bâclée avec lui. Et puis il veut que les gens se régalent visuellement, et comme il a un sens de l’esthétique rare, ça marche. Dès La Grande Vadrouille, en 1966, il passe un cap. Il vise le public le plus large possible, qui comprend le public populaire auquel il veut servir quelque chose d’extrêmement soigné, et les meilleurs acteurs… Quand Bourvil est mort, il ne voulait plus faire La Folie des grandeurs. C’est Simone Signoret qui lui a suggéré Montand. Oury est un esthète. Il fait de très gros films à portée politique. Il a la même ambition qu’un Steven Spielberg. Chez Spielberg, il y a souvent un sous-texte politique sur la différence, la guerre, comme chez Oury. E.T., l’extraterrestre, par exemple, parle notamment de l’absence du père et de l’altérité. Les beaux décors sont une caractéristique du cinéma d’Oury. Il les choisit souvent luxueux. Le documentaire Bourvil, de Funès, Belmondo, les secrets du cinémade Gérard Oury le montre très bien. Cela s’explique par le fait qu’il a toujours baigné dans une culture d’élite. Il n’est pas le seul à aimer le beau. Les Temps modernes et Le Dictateur de Chaplin, tout comme Les Vacances de M. Hulot et Playtime de Tati sont autant de films magnifiques à la grâce visuelle étonnante.  

Si l’on devait désigner aujourd’hui des comédies grand public qui s’inscrivent dans la lignée des comédies cultes indétrônables d’Oury, quelles seraient-elles ?
G. R. : Je retiendrais Intouchables et Le Sens de la fête de Nakache et Toledano. Ces films – qu’on les apprécie ou non d’ailleurs – sont indiscutablement très soignés, tout comme ceux de Bacri et Jaoui. Je citerais aussi les comédies de Justine Triet, mais aussi La Fille du 14 Juillet et La Loi de la jungle d’Antonin Peretjatko. Il cherche une esthétique toute particulière et sa direction artistique est remarquable. On aura toujours besoin de films comme ceux-là. Regardez la trajectoire de la comédie musicale Chantons sous la pluie, qui est à la fois un véritable bonbon populaire et un authentique film d’auteur.

Propos recueillis par France Hatron 

La folie des grandeurs
« La Folie des grandeurs ».
© Gaumont

Un jour, un destin : Bourvil, de Funès, Belmondo, les secrets du cinémade Gérard Oury

Collection documentaire (90 min) - Présentation Laurent Delahousse - Réalisation du film Dominique Fargues - Production Magnéto Presse

Un jour, un destin est diffusé vendredi 8 mai à 21.05 sur France 3
À voir et revoir sur france.tv

Commentaires
Connectez-vous à votre compte pour laisser un commentaire.