« Les Rustres » à la Comédie-Française : Goldoni de guêpes

« Tout ça, c’est la faute de la liberté ! ». Satire grinçante de la bourgeoisie commerçante vénitienne du milieu du XVIIIe siècle, médiocre, puritaine et réactionnaire, « Les Rustres »faisaient en 2015 leur entrée au répertoire de la Comédie-Française dans une mise en scène réjouissante de Jean-Louis Benoit présentée sur la scène du Théâtre du Vieux-Colombier. Dimanche 17 mai à 20.50 dans « Au théâtre chez soi » sur France 5.

« Les Rustres »
« Les Rustres »
© Camera Lucida

La Venise des Rustres est bien loin de l’image traditionnelle d’une Sérénissime festive, colorée, légère et libre. Un cliché que, comme par anticipation, Goldoni s’ingénie à tailler en pièces. Ici règnent la grisaille, la claustrophobie et le puritanisme. Les « rustres » en question, ce sont quatre riches bourgeois, Lunardo (Christian Hecq), Simon (Bruno Raffaeli), Canciano (Gérard Giroudon) et Maurizio (Nicolas Lormeau). Bornés, incultes, misogynes, conformistes, avares, jaloux, veules et colériques, ils n’en finissent pas de tyranniser leurs maisonnées, contraignant leurs épouses et leurs filles à l’enfermement et à l’austérité, obsédés qu’ils sont de leur réputation, terrorisés par la peur de perdre la face : « Si on veut tenir sa femme, on est traité de sauvage ; si on la laisse faire, on est une buse. » Comme toujours et partout, cette sacro-sainte frousse des femmes et de leur liberté : « Il faut dire les chose comme elles sont : qui voit la femme voit le diable ! »
Les femmes, justement. Lunardo ayant formé le projet de marier sa fille Lucietta (Rebecca Marder) – évidemment, sans même la consulter – à Filippetto (Christophe Montenez), le grand nigaud de fils de Maurizio, Lunardo, donc, a convié ses amis et leurs épouses à dîner chez lui, bien décidé à conclure l’affaire sans tarder. Mais les épouses, Margarita (Coraly Zahonero), Marina (Céline Samie) et Felice (Clotilde de Bayser), ont éventé le projet et vont s’employer à permettre aux deux jeunes promis de se rencontrer afin de s’assurer au moins qu’ils se conviennent. Patatras ! Le stratagème tourne au désastre – hilarant – et au règlement de comptes. « Heureusement, nous lance Goldoni, les femmes sont là ! Plus réceptives, plus attentives aux mutations qui se font jour dans la société vénitienne, elles tentent de radoucir ces sauvages ou à les rendre encore plus ridicules… » (Jean-Louis Benoit) Elles n’échappent pas, cependant, à la verve satirique de Goldoni et à l’acuité de son regard. Car, dans ce monde d’hommes bornés et autoritaires, ne sont-elles pas condamnées à être ce qu’on leur reproche : chamailleuses, duplices, pestes et manipulatrices ?

Féroce grabuge familial. Avec cet « humour du quotidien » qu’il affectionnait tant, Goldoni nous fait part une nouvelle fois de cette « croyance » extraordinaire à laquelle il a recouru toute sa vie et que je fais mienne : il faut savoir amuser le public pour pouvoir l’instruire.

 

Jean-Louis Benoit, metteur en scène

Du reste, comme l’expliquait le metteur en scène, « ne renvoyer des Rustres que l’éternel problème entre les sexes et les générations serait limiter considérablement la pièce. Ces honnêtes marchands, farouches, crispés, constamment sur la défensive, sont, en fin de compte, des hommes qui ont peur. La ville tout entière, ils la sentent hostile. En 1760, la société de Venise est en déclin, l’immobilisme politique ne faisant qu’aggraver la stagnation économique. À l’aube de la seconde moitié du siècle, la bourgeoisie marchande se révèle incapable de devenir une classe consciente, hégémonique. Nos bourgeois sont des bourgeois ratés : impuissants, dévirilisés, ils ne feront pas à Venise leur révolution. S’enfermant dans leur obstination têtue d’hommes exemplaires et incompris, ils découvrent avec effroi que la culture des Lumières pénètre maintenant dans leur bonne ville. Les voilà épouvantés ! Ils font fermer portes, fenêtres, interdisent les balcons aux femmes, les divertissements, théâtre et carnaval, ne cessent de maudire le mode de vie actuel et, en définitive, aigres et désemparés, se replient sur eux-mêmes, sur l’évocation nostalgique de leur passé, tout ça étant “la faute de la liberté”. Alors ces méchants réactionnaires se mettent à éprouver un besoin irrépressible : le régime autoritaire. La peur appelle à l’ordre, le désordre fait peur. »

Christophe Kechroud-Gibassier

« Les Rustres »
« Les Rustres ».
© Camera Lucida

Carlo Goldoni
Né à Venise en 1707, Carlo Goldoni est mort en 1793 à Paris. Outre ses Mémoires, il a écrit quelque cent trente comédies, quatre-vingts livrets d’intermèdes et d’opéras, une dizaine de tragédies et tragi-comédies, des canevas. Il a réformé le théâtre professionnel de son pays en substituant à la commedia dell’arte – rôles fixes et hiérarchisés avec costumes et langues spécifiques, improvisation sur canevas riches de situations à effet – des trames nouvelles qui font entrer le monde réel dans le théâtre par le moyen d’un texte écrit que l’acteur doit interpréter pour créer à chaque fois un caractère nouveau. Il a inventé parallèlement la formule de l’opera giocosa pour le théâtre en musique.
Séduit par les possibilités que Paris pouvait lui ouvrir, Goldoni accepte de venir y servir la Comédie-Italienne (août 1762-avril 1765) ; mais celle-ci ne lui demandant que des canevas, il la quitte et est engagé à Versailles comme maître d’italien des princesses royales (1765-1769 ; 1775-1780), ce qui lui vaut une pension. Il écrit en français Le Bourru bienfaisant (1771, succès) et L’Avare fastueux (1776, échec) pour la Comédie-Française, puis rédige ses Mémoires(1787). La Législative supprime sa pension, la Convention la lui restitue, mais trop tard... il meurt dans la pauvreté.


Jean-Louis Benoit
Metteur en scène et auteur dramatique, mais aussi acteur, réalisateur, adaptateur et dialoguiste pour le cinéma et la télévision, Jean-Louis Benoit fonde avec Didier Bezace et Jacques Nichet le Théâtre de l’Aquarium en 1970. Il en assure la direction jusqu’en 2001, avant de prendre celle de La Criée, Théâtre national de Marseille, de 2002 à 2011. Il met en scène plusieurs de ses propres textes au Théâtre de l’Aquarium, crée au Festival d’Avignon Henry V de Shakespeare (1999) et La Trilogie de la villégiature de Goldoni (2002). Il œuvre dans un vaste répertoire qui s’étend de Griboïedov (Du malheur d’avoir de l’esprit), Musset (Les Caprices de Marianne), Victor Hugo (Lucrèce Borgia), Tchekhov (Histoires de famille), Labiche (Un pied dans le crime) aux auteurs contemporains Georges Hyvernaud (La Peau et les os) ou Tino Caspanello (Mer). 
Proche de la Troupe, Jean-Louis Benoit la dirige dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière (2000), Le Menteur de Corneille (2004), L’Étau de Pirandello (1992), Monsieur Bob’le de Georges Schehadé (1994), Moi de Labiche (1996), recevant en 1998 le Molière du metteur en scène et celui de la meilleure pièce du répertoire pour Les Fourberies de Scapin puis, en 2000, celui de la meilleure pièce du répertoire pour Le Revizor.

Source : la Comédie-Française, dossier de presse des Rustres, saison 2015-2016.

VIDÉO. Bande-annonce

Voir aussi : Tous les dimanches soir, sur France 5, la Comédie-Française s’invite dans « Au théâtre chez soi ».
 

Les Rustres

Pièce de Carlo Goldoni – Mise en scène  Jean-Louis Benoit –Réalisation Philippe Béziat – Production Comédie-Française et Camera Lucida – Filmé au Théâtre du Vieux-Colombier / Comédie-Française en 2015
Avec Gérard Giroudon (Canciano, bourgeois vénitien), Bruno Raffaelli (Simon, négociant), Coraly Zahonero (Margarita, femme de Lunardo en secondes noces), Céline Samie (Marina, femme de Simon), Clotilde de Bayser (Felice, femme de Canciano), Laurent Natrella (le comte Riccardo), Christian Hecq (Lunardo, négociant), Nicolas Lormeau (Maurizio, beau-frère de Marina), Christophe Montenez (Filippetto, fils de Maurizio), Rebecca Marder (Lucietta, fille de Lunardo, d’un premier lit)

« À la maison ! C’est moi qui commande ! », le ton est donné, on ne s’amuse pas chez Lunardo ! Les femmes doivent rester à la maison, pas question de sortir, même si c’est carnaval à Venise. Chez ce bourgeois vénitien, la méfiance à l’égard des femmes confine à l’absurde. Satire féroce de la bourgeoisie commerçante vénitienne, Les Rustres est le chef-d’œuvre visionnaire et féministe de Goldoni. D’un côté, les hommes et leur autorité excessive, paranoïaques, misanthropes et réactionnaires ; de l’autre, les femmes, rusées, épatantes de bonheur et tendues vers la liberté.
L’art de Goldoni a longtemps été mal compris, voire méprisé. Son aîné Vivaldi, un autre Vénitien, présente un cas analogue en musique : facilité apparente, énergie inépuisable, spontanéité, prolixité. Comme à Vivaldi, une certaine imagerie vénitienne kitsch a longtemps collé à Goldoni et au théâtre italien du XVIIIe siècle. Loin des clichés, Jean-Louis Benoit privilégie dans sa vision des Rustres les huis clos, les face-à-face dangereux ou comiques, au plus près des caractères, crus, trempés, violents, généreux, humains. Il fait éclater la modernité du texte…

« Au théâtre chez soi » est diffusé le dimanche à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv
 

Publié le 15 mai 2020
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