Être une fille des « hauts »

Sur l’île de La Réunion, vivre dans les hauteurs, surtout si l’on est une fille, s’avère compliqué. Entre désir d’émancipation, pression sociale et attachement à leur territoire, cinq jeunes femmes ont accepté d’évoquer leur quotidien. « Les Filles du coin » est à découvrir ce jeudi à 20.55 sur France Ô.

Les Filles du coin
Fany dans « Les Filles du coin ». © Tarama Production

Je pense qu’il y a une différence entre grandir dans les « hauts » et grandir dans les « bas » (...). Ton rapport à la terre n’est pas le même.

Fany, 24 ans / Sainte-Marie

Mélinda, Séphora, Angélique, Amandine et Fany ont entre 24 et 28 ans et vivent – ou ont vécu – à Cilaos, Petite-Île, Carosse, la Plaine des Cafres et les hauts de Sainte-Marie. Dans ces régions à la végétation luxuriante où se cultivent la canne à sucre, les chouchous, les lentilles et le curcuma, loin du littoral et des principaux centres d’activités de l’île. Ici plus qu’ailleurs, les trajets ne se comptent pas en kilomètres mais en temps passé et en argent dépensé pour rejoindre sa destination…
Dans ces quartiers où tout le monde se connaît, difficile parfois de s’émanciper des traditions ou d’échapper au « ladilafé », notre bon vieux « qu’en-dira-t-on ». Pourtant, à force de volonté et de ténacité, elles ont réussi, chacune à leur manière, à se frayer un chemin, à se bâtir une vie.

Ce n’est pas parce qu’on est mère de plusieurs enfants, qu’on vit vraiment dans un lieu retiré, qu’on ne peut rien faire. Au contraire. J’ai les cartes en main. C’est moi qui décide de ma vie. Ce n’est pas ce que disent les autres.

Mélinda, 28 ans / Cilaos

Avoir les cartes en main

Mélinda est souvent perçue à travers son seul rôle de mère de famille nombreuse. Pourtant sa vie et ses envies ne se résument pas à cela. En reprenant ses études, avec l’aide de la mission locale, elle a obtenu un diplôme équivalant au bac lui permettant d’entrer à l’université pour un jour, espère-t-elle, devenir enseignante. Pour y parvenir, elle n’a eu d’autres choix que de suivre des cours du soir dans les « bas » de l’île. Alors qu’elle avait quitté le collège en quatrième pour mettre au monde son premier enfant, elle a prouvé à ceux qui l’avaient trop rapidement cataloguée qu’elle reste maître de sa destinée.
S’affranchir des idées reçues, ne pas rester cloîtré dans une voie toute tracée, n’est jamais aisé. Mais s’affirmer, dans un environnement trop souvent pensé par et pour les hommes, n’est-ce pas le début de la liberté ? Pour Amandine et Fany, certainement. La première a quitté le père de son enfant, ne supportant pas le schéma traditionnel qui lui était imposé. Aujourd’hui, elle affiche au grand jour son amour pour Camille. La seconde évoque sans tabou sa bisexualité et sa vision de l’amour sans exclusivité. Amandine s’apprêtait au moment du tournage à ouvrir son premier food truck quand Fany rêvait du Festival d’Avignon où elle allait jouer avant – elle en était certaine – de fouler les planches du monde entier…
Malgré ses projets professionnels, Séphora sait qu’elle n’emménagera pas avec son amoureux avant plusieurs années. Elle n’a pas les moyens d’acheter une maison et ne se voit pas verser un loyer tous les mois. Elle continuera donc à partager le toit de ses parents ou de ses beaux-parents, quitte à faire jaser encore un certain temps ! Quant à Angélique, au ventre bien arrondi, ses rêves de lendemain passent par un retour dans la vie active malgré une première expérience malheureuse. Elle, qui n’a pas associé « travail » et « plaisir », aura-t-elle la chance de trouver un poste à la Plaine des Cafres ou sera-t-elle contrainte de se déplacer chaque jour jusque sur la côte ? En 2019, l’île de La Réunion affichait un taux de chômage à 24 %. Et ce sont bien évidemment les habitant(e)s des « hauts » qui subissent de plein fouet les principales difficultés pour décrocher un emploi…

Une autre perception de la ruralité

« Jeune et ruralité », un thème auquel le sociologue Nicolas Renahy s’était intéressé aux débuts des années 2000. En 2010, il rassemblait, dans Les Gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale (Éditions La Découverte), le travail qu’il avait mené pendant dix ans dans un village de Bourgogne. Une enquête genrée qui trouve son pendant huit ans plus tard, grâce aux recherches de Yaëlle Amsellem Mainguy (coauteure du documentaire Les Filles du coin), sociologue, chargée d’études et de recherche à l’Injep, et Sacha Voisin, sociologue, ingénieur de recherche à l’Ehesp / associé à l’Injep. En 2018, 173 jeunes filles et jeunes femmes de métropole, âgées de 14 à 29 ans, ont accepté d’évoquer leurs conditions de vie dans le monde rural. Au journal Libération, Yaëlle Amsellem Mainguy explique avoir voulu « casser cette homogénéisation qui est faite des “jeunes ruraux” (…). Le jeune rural n’existe pas, pas plus que le jeune tout court. Il y a tout un travail de déconstruction à faire ».  Les résultats de cette étude sont à retrouver sur le site de l’Injep (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire) et à mettre en parallèle avec ce documentaire.

Les Filles du coin - Tantines lé ô

Documentaire (52 min - 2019) - Auteurs et réalisation Yaëlle Amsellem Mainguy et Anaïs Feuillette - Commentaires Alexandra Rouaud - Production Tamara Films et Bleu Iroise - Production associée La Cerise sur le Gâteau Production - Avec la participation du Centre national du cinéma et de l’image animée et de France Télévisions

Il y a des jeunes qui non seulement ne vivent pas en milieu urbain, mais qui ne vivent pas davantage en métropole. C’est le cas des jeunes Réunionnaises. Nous savons très peu de choses sur elles, sur leur vie quotidienne, sur les enjeux qui les traversent – et encore moins sur celles qui vivent dans les petites villes et les villages des « hauts », c’est-à-dire loin des plages et des grands axes routiers, loin de Saint-Denis ou de Saint-Leu.
Si vivre sur une île, c’est se sentir isolé, vivre sur une île et en milieu rural peut être ressenti comme une double peine, surtout quand on est une fille.

Les Filles du coin est diffusé jeudi 4 juin à 20.55 sur France Ô
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 03 juin 2020
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