« Les Aventures du jeune Voltaire » : François-Marie Arouet va se faire un nom

Comment devient-on Voltaire ? Comment un jeune poète courtisan et libertin se transforme-t-il en pourfendeur de l’arbitraire et du fanatisme ? Devant la caméra d’Alain Tasma, Thomas Solivérès redonne vie à François-Marie Arouet, surdoué ambitieux, insolent et ombrageux, à l’heure des choix et des engagements. Les lundis 8 et 15 février à 21.05 sur France 2.

« Les Aventures du jeune Voltaire »
« Les Aventures du jeune Voltaire »
© Jo Voets

Voltaire : le retour

Interview de Georges-Marc Benamou (scénariste et producteur) et Alain Tasma (scénariste et réalisateur)

Ces Aventures du jeune Voltaire suscitent d’abord la surprise et la curiosité : l’aventure n’est pas forcément ce à quoi on associe Voltaire que, par ailleurs, on représente plus volontiers en vieux sage ironique qu’en jeune poète ambitieux…
Georges-Marc Benamou
 : Justement, ce qui nous amusait, Alain et moi, c’était de nous attaquer à cette grande figure française par sa face la plus inattendue. Cela permettait à la fois de casser le cliché du vieux philosophe retiré à Ferney, d’incarner Voltaire en lui rendant sa force, sa jeunesse et sa puissance subversive (un historien a dit : le véritable Voltaire, c’est un Coluche des Lumières) et de proposer un spectacle mêlant l’ambition, le libertinage, l’aventure, les combats politiques, etc., à la croisée d’une certaine tradition télévisée française – ces réalisateurs qui m’ont nourri, Stellio Lorenzi, Claude Santelli, Marcel Bluwal – et des codes des séries contemporaines.
Alain Tasma : Quand on aborde un monument aussi écrasant que Voltaire, il y a forcément ce danger qui vient du fait qu’il est lié à l’école, à l’institution et qu’il évoque pour beaucoup une culture obligatoire, donc a priori vaguement ennuyeuse. Or, il nous est apparu que Voltaire est beaucoup plus intéressant que ce que l’on en retient généralement du collège et du lycée. Ses années de formation nous paraissent d’autant plus passionnantes qu’on y découvre justement le côté aventureux, la prise de risques, les choix existentiels d’un jeune homme ambitieux confronté au plafond de verre et à l’arbitraire, le désir de transformer le monde, etc., autant de thèmes d’actualité, tout particulièrement pour des jeunes gens d’aujourd’hui. Il s’agit moins d’illustrer les écrits de Voltaire que d’en faire un être humain. Et le but est de divertir, dans le bon sens du terme (c’est-à-dire pas de faire diversion) : amuser tout en enseignant.

Comment est né ce projet ?
A. T. :
C’est Georges-Marc qui en a eu l’initiative. Je dois avouer qu’à l’origine, davantage que Voltaire, c’était le XVIIIe qui me séduisait, j’avais très envie de cette époque, de cette langue, de cette beauté, c’était inédit pour moi qui n’étais jamais remonté plus loin que le début du XXe siècle, avec Mata-Hari, la vraie histoire. Bien entendu, Georges-Marc m’a convaincu de l’incroyable actualité de Voltaire, et même du retour de Voltaire, dans une époque de réveil des fanatismes de tous bords. Il n’y a pas un jour sans qu’un article de presse ne le cite ou n’y fasse référence. Quand on entend les vers de La Henriade, on ne pense plus guère à la Saint-Barthélemy, en revanche, cela projette instantanément des images très puissantes des drames actuels à travers le monde.
G.-M. B. : Lorsque nous avons proposé ce projet, nous pensions le décliner en huit épisodes de 52 minutes et traiter de la vie entière de Voltaire. Mais quand le choix s’est arrêté finalement sur quatre épisodes, les années de jeunesse nous ont semblé plus intéressantes à traiter en tant que telles, puisque le Voltaire de l’affaire Calas, de Zadig ou Candide est plus connu et fait partie de notre patrimoine culturel.

« Les Aventures du jeune Voltaire »
« Les Aventures du jeune Voltaire »
© Jo Voets

Justement, cette période, disons jusqu’au début des années 1730, porte en germe ce Voltaire-là. Ne serait-ce que parce que c’est au cours de ces années que le jeune Arouet se choisit un nom.
G.-M. B. :
Exactement. Ce qui nous intéressait était moins de raconter comment on est Voltaire que comment on devient Voltaire. C’est ce devenir, cette mue, cet itinéraire qui sont cinématographiques, romanesques, actuels. Comment un jeune poète un peu vaniteux qui ne rêve que d’être le roi de la scène théâtrale, qui ne cherche que la reconnaissance et les honneurs bascule peu à peu dans l’engagement contre l’absolutisme et le fanatisme. Et un engagement bien réel : il ne fait pas que combattre par la plume, il se met physiquement en danger. Pour autant, ce n’est pas un saint homme, ce n’est pas une icône. Il est plein de défauts, il est agaçant, contradictoire, arriviste, mais aussi curieux, généreux, d’un grand courage. C’est tout cela qui le rend incroyablement attachant. Et je dois dire qu’Alain a trouvé une formidable incarnation en Thomas Solivérès, qui apporte au personnage ce mélange de jeunesse, d’impertinence, de grâce, de fragilité, d’opiniâtreté.

Notre Voltaire est aux antipodes d’une certaine imagerie, propre à la fin du XXe siècle, où l’on voyait, sur nos billets de 10 francs, un petit vieux, sec et courbé, nous regardant avec de faux airs de Louis XI, dans un contre-jour inquiétant. Rien de plus faux ! Il ressemble plutôt à ce portrait de lui, fameux lui aussi, de Fantin-Latour. Il est vivant, insolent, malicieux.

Georges-Marc Benamou

Contre une tendance assez fréquente à présenter les grandes figures historiques comme si elles n’avaient pu être que ce qu’elles sont devenues, vous montrez à la fois l’horizon des possibles au début du XVIIIe siècle, mais aussi que rien n’est joué pour le jeune Voltaire. Quand on lui fait remarquer qu’il pourrait devenir le poète officiel de la cour, il n’a pas l’air contre…
A. T.
 : Il aurait pu être cela. Il y aspirait réellement. Sa chance, si l’on peut dire, c’est sans doute d’avoir eu contre lui Louis XV. Le pouvoir ne l’aimait pas.
G.-M. B. : Effectivement, l’horizon est barré pour un homme de sa génération et de son envergure. Sur le plan politique : on est courtisan ou rien. Religieux : il faut plier devant les principes de l’Église catholique. Social : il est impensable de sortir de sa classe. Je pense à cette scène où, à un dîner chez la duchesse du Maine, il ose dire : « Ne sommes-nous pas tous ici des princes et des poètes. » Et alors, le froid que cela jette… C’est tout cela qu’il va dynamiter.
A. T. : Si nous avons insisté sur ses années d’école à Louis-le-Grand et les amitiés qu’il y noue, notamment avec le duc de Richelieu, c’est qu’il nous semble que Voltaire a bien compris comment ces gens pouvaient aider son ascension sociale. L’importance des réseaux, ça aussi c’est très moderne. Il comprendra ensuite que cela a ses limites, mais disons que sa grande intelligence lui permet de comprendre la société dans laquelle il vit… jusqu’au moment où sa personnalité refuse de se plier à ses codes. Au fond, au cours de ces quatre épisodes, on ne cesse de lui répéter : « Arrête, tu ne peux pas aller plus loin. » Sa réponse est toujours : « Je ne l’accepte pas. » C’est un refus personnel, épidermique, pas un refus intellectuel. Pas encore. C’est peut-être cela, devenir Voltaire : mettre son ambition personnelle au service de quelque chose qui la dépasse.


« Je ne jouais pas Voltaire mais François-Marie Arouet en train de devenir Voltaire »

Interview de Thomas Solivérès

« Les Aventures du jeune Voltaire ”
« Les Aventures du jeune Voltaire »
© Jo Voets

Et voilà qu’un beau jour on vous propose d’interpréter pas moins que le grand Voltaire…
Thomas Solivérès
 : Pas moins que ça, en effet… (Rires) Remarquez, on ne me l’a pas offert sur un plateau, il a fallu que j’aille le chercher. J’ai passé plusieurs auditions afin de convaincre Alain Tasma et la production de me confier le rôle. Autour de moi, on a cherché à me rassurer un peu, et j’en avais besoin, j’étais très impressionné par Alain, c’est quelqu’un qui en impose, et quand on sait qu’il a travaillé avec Truffaut, Godard, Schroeder… vous imaginez. Finalement, il m’a rappelé pour me dire que j’avais été choisi. Tardivement, car je crois que la plus grande partie de la distribution était déjà bouclée. Et très vite nous avons travaillé, beaucoup, beaucoup, beaucoup. Nous nous sommes vus en tête à tête des demi-journées entières pour parler de Voltaire, du rôle, de l’époque… C’était très agréable et très rassurant pour moi, car nous avons créé une relation et une connivence telles que, par la suite, sur le plateau, nous n’avions presque plus besoin de parler.

Et Voltaire, il vous impressionnait ?
T. S. :
Évidemment ! Il faut être à la hauteur, quand même. Mais j’ai essayé de ne pas trop y penser. Ou plutôt j’ai tâché de m’enlever un peu de pression, comme je l’avais fait pour Rostand, dans Edmond, en me documentant, en lisant, de façon à ne plus avoir de doutes une fois devant la caméra. Et puis le tournage d’une série impose de maîtriser le scénario à fond et de connaître parfaitement son texte car, au cours d’une journée, on ne cesse de passer d’un épisode à l’autre. Enfin, je me suis répété que je ne jouais pas Voltaire mais François-Marie Arouet en train de devenir Voltaire, et c’est très différent, c’est-à-dire non pas le Voltaire de la maturité qui a écrit, qui est en place, qui est respecté, qui est craint, etc., mais un jeune fils de notaire ambitieux, impertinent, talentueux, ombrageux, rancunier qui se cherche et cherche sa place dans le monde, qui se cogne et qui bouscule. Ça nous semblait très moderne parce que ça nous parle encore, plus de deux siècles plus tard. Cette série, au fond, c’est un peu un spin-off : vous avez aimé le vieux philosophe, eh bien voyez comment tout a commencé…

Un personnage en devenir…
T. S. : Exactement. C’est très excitant pour un acteur de jouer un être plein de contradictions, ambivalent, en équilibre, qui peut basculer d’un côté ou de l’autre. Arouet cherche les faveurs du pouvoir mais se saborde lui-même par des écrits subversifs. Il est préoccupé de sa seule gloire – son frère le lui dit, d’ailleurs : c’est un égoïste –, il est avide d’argent, de femmes, de plaisirs, mais en même temps il s’ouvre au monde et prend parti. Et il grandit peu à peu en regardant les autres et en s’intéressant à autre chose qu’à lui-même. Je me rends compte aussi que c’est la première fois qu’on me confie un rôle si actif. Jusque-là, la plupart des personnages que je jouais étaient poussés ou bousculés par l’intrigue. Voltaire, lui, se révolte, décide, se met en colère, se bat…

Jouer dans une fiction en costumes, c’est davantage d’exigence ?
T. S. :
J’avais parfois l’impression d’être au Club Med, quand Alain me demandait si j’avais bien eu mon cours d’escrime ou celui d’équitation, où j’en étais de mes leçons de maintien ! (Rires) De son côté, Christa Theret, qui joue Adrienne Lecouvreur, avait des leçons avec un comédien du Français. Mais cette exigence, c’est celle d’Alain. Il connaît incroyablement son sujet et il est quasiment impossible de le prendre en défaut. J’ai le souvenir par exemple d’une discussion au sujet du tissu d’une chemise qui ne collait pas selon lui avec le XVIIIe siècle ! Et il demande à tous le même engagement, sur tous les aspects d’un tournage, de l’interprétation aux décors, en passant par la lumière ou les accessoires. Il arrive qu’on enchaîne les tournages, qu’on manque de temps pour préparer un rôle, et alors on perd un peu de vue l’exigence dans le jeu et le sens du détail. Alain vous remet en question, avec lui on s’interroge, on réfléchit, on tente des choses, c’est assez exaltant. Je souhaite à tous les comédiens d’avoir l’occasion de tourner sous sa direction.

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

VIDÉO. Bande-annonce

 

Les Aventures du jeune Voltaire

Épisode 1 : Jésuite et libertin
Où le jeune Arouet, à sa sortie du collège des Jésuites, fréquente les libertins et devient la honte de son père. Comment il séduit la jeune et peu farouche Olympe, à la grande fureur de sa mère, la journaliste-pamphlétaire Dunoyer, et de l’ambassadeur de France à La Haye. Comment Voltaire se voit refuser la première mouture d’Œdipe par la troupe de la Comédie-Française, et comment il est fêté par la duchesse du Maine à la cour du château de Sceaux. Et enfin ce qu’il advient de Voltaire, qui choisit le mauvais camp, à la mort de Louis XIV.

Épisode 2 : La Bastille à 20 ans
Comment Voltaire est impliqué, malgré lui, dans un complot contre le Régent. Comment, pour éviter la Bastille, il est confiné dans un beau château où il rencontre une jeune et jolie aspirante comédienne qui lui donne de l’amour et du chagrin. Du projet d’enlèvement du Régent au château de Sceaux, et ce qui en advient. Comment et pourquoi Voltaire se retrouve enfermé à la Bastille. Comment il finit par en sortir et comment Œdipe, finalement joué à la Comédie-Française, est un succès et un scandale.

Épisode 3 : Courtisan ou rebelle ?
Où le complot contre le Régent se retourne contre la duchesse du Maine. Comment Voltaire, naïf et vaniteux, manque se faire tuer par un indicateur de police. Comment sa vie amoureuse se partage entre une comédienne et une riche marquise. Comment la mort touche son ami Génonville et vient frôler Voltaire dangereusement. Comment il se remet à l’écriture, revient en grâce à la cour malgré l’hostilité du jeune Louis XV et comment il risque de tout perdre en défendant une cause et un homme par la même occasion. Ce qu’il advient de Voltaire quand il humilie un noble fat et arrogant.

Épisode 4 : La liberté et l’exil
Où Voltaire découvre, à ses dépens, ce que vaut l’amitié des grands seigneurs qu’il fréquente et comment il en devient fou de chagrin et de rage. Pour éviter une nouvelle fois la Bastille, il accepte un nouvel exil, et découvre la démocratie anglaise. Comment, de retour à Paris, il devient riche et ne dépend plus du bon vouloir des puissants. Où l’on découvre le chagrin de Voltaire lorsque meurt son amante, la comédienne Adrienne Lecouvreur, et qu’il voit sa dépouille être jetée dans un terrain vague.

Série (4 x 52 min - 2021) - Réalisation Alain Tasma - Scénario et adaptation Alain Tasma,Georges-Marc Benamou et Henri Helman - Production Siècle Productions et Arrezo Film, avec la participation de Media Production Services et France Télévisions

Distribution
Thomas Solivérès François-Marie Arouet dit Voltaire
Victor Meutelet Louis-François-Armand de Vignerot du Plessis de Richelieu
Victor Le Blond Nicolas Thieriot
Christa Theret Adrienne Lecouvreur
Patrick d’Assumçao le lieutenant général
Pascal Demolon Beauregard
Eugène Marcuse Villefond
Tom Pezier Billardon de Sauvigny
Éric Caravaca Arouet père
Maud Wyler la duchesse du Maine
Hippolyte Girardot le duc de Sully
Valérie Bonneton la marquise de Bernières
Daniel Hanssens Paul Poisson
Constance Dollé Mademoiselle Duclos
Thibault de Montalembert le Régent Philippe d’Orléans
François Marthouret le cardinal de Fleury
Renaud Rutten le duc du Maine 
Gabriel Almaer Armand Arouet
Bernard Le Coq Voltaire âgé 

Diffusion lundi 8 et lundi 15 février à 21.05 sur France 2
Les Aventures du jeune Voltaire est à voir et à revoir sur france.tv
 

Publié le 05 février 2021
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