Le troll de monde de Tove Jansson

Célèbres dans le monde entier, de la Scandinavie au Japon, les Moomins sont de retour dans une série d'animation anglo-finlandaise inédite. C’est l’occasion d’évoquer leur géniale et attachante créatrice, la peintre, illustratrice et écrivaine finlandaise Tove Jansson.

La Vallée des Moomins
« La Vallée des Moomins ». © Gutsy Animations

Notre boule à neige s’appelle Moomins. Elle contient, on ne sait comment, une vallée tout entière (certes, grande comme un mouchoir) avec ses collines, ses forêts, ses chemins, sa rivière et même son épicerie ; avec ses créatures — un rat musqué nihiliste, une fillette invisible, des sortes de petits spectres stupides en forme de champignons qui deviennent électriques par temps d’orage, un vagabond qui joue de l’harmonica, Sniff, « le petit animal » naïf et sentimental, des snorks, des émules, des touilles, des touillettes, un fourmilion, etc. —, avec enfin une maison bleue en forme de tour où vit une famille foutraque, débonnaire et heureuse de... moomins.

La force radicale de cet univers né il y a 80 ans de l’imagination de Tove Jansson tient d’abord à son évidence. Celui-ci s'impose d’emblée, grâce notamment aux superbes illustrations de l’autrice. Dans Moomin et la grande inondation (l'acte de naissance des Moomins), cela commence ainsi : « Il devait être tard dans l’après-midi, par une journée de fin août, quand Moomin le Troll et sa maman arrivèrent au plus profond de la grande forêt. » C’est presque aussi efficace que l’incipit de la Divine Comédie de Dante (« Au milieu du chemin de notre vie / je me retrouvai par une forêt obscure / car la voie droite était perdue »). Des moomins ? Cela tient à la fois de la souris blanche pour le pelage doux et ras et de l’hippopotame pour la silhouette dodue et la grâce pataude. Il n’y a rien à savoir de plus. Ce sont des moomins et c’est pourquoi on les appelle Moomin, Maman Moomin et Papa Moomin. Le monde des Moomins est admirablement tautologique. Moomin est de surcroît un troll, mais on aura vite compris que cela n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on trouve sous ce nom dans le folklore scandinave, dans les contes de Selma Lagerlöf, chez J.R.R. Tolkien ou encore dans le monde de Harry Potter. Cela suscite peut-être des questions de la part des adultes, mais aucun enfant n’a besoin qu’on perde du temps à lui expliquer des choses inutiles.

C’est curieux, pensa Sniff, les chemins et les rivières... On les regarde et ça donne envie d’être ailleurs. On voudrait les accompagner pour voir où ils vont.

Tove Jansson, « Moomin : la comète arrive » (1946), éd. Le Petit Lézard, 2012.

Le charme fou des livres de Jansson, c’est un mélange tout à fait inédit de loufoquerie, de douceur et de mélancolie. La loufoquerie d’un rat musqué philosophe qui rumine sur l’inutilité de tout, la mélancolie qui vous pince après une phrase comme « Sniff fut si heureux que ça lui faisait mal ». Enfin, au-delà de leur poésie absurde, les aventures des Moomins ont une dimension initiatique (mais, le souligner, c’est déjà faire un peu violence à cette légèreté allègre et sans prêchi-prêcha qui les caractérise). Il n’y est au fond question que de la peur de l’inconnu et de l’apprentissage de la confiance en soi, du besoin d’aimer et d’être aimé en retour, du désir de partir à l’aventure (avec quand même des tartines beurrées et de la grenadine) et du plaisir à retrouver son lit chaud pour hiberner pendant les trois mois d’hiver. Papa Moomin, un chapeau haut de forme en permanence vissé sur la tête, est un modèle de bonhomie. Maman Moomin, dont le sac à main recèle tout ce qui est nécessaire à chaque situation (cachets contre le mal de ventre, tournevis...), un parangon de calme et de stabilité. Les Moomins incarnent au fond l’idée que l’on peut se faire de la bienveillance et de la tolérance. Quand quelqu’un se présente à la maison — rat musqué, émule, magicien, Petite Mu, filigonde, fillette invisible —, eh bien, il suffit d’ajouter un couvert.

Tove Jansson et ses créatures
Tove Jansson et ses créatures.
© Moomin Characters™

Il n’est pas difficile de deviner quel environnement a pu inspirer à Tove Jansson une telle famille imaginaire. Signe Hammarsten et Viktor Jansson se rencontrent en 1910 à l’académie de la Grande Chaumière, à Paris, une école d’art alors très réputée. Elle est suédoise, plutôt suffragette, sportive accomplie ; lui appartient à la minorité suédophone de Finlande, il est patriote (il s’engagera en 1918 dans les rangs de l’Armée blanche durant la guerre civile finlandaise). Après leur retour à Helsinki, Signe devient une graphiste renommée (elle illustrera notamment pendant plusieurs décennies les timbres et les billets de banque de l’État finlandais), Viktor un sculpteur en vue. Une fille naît, Tove, suivie par deux garçons. Élevés dans une atmosphère libérale et créative, les enfants Jansson deviendront tous trois artistes à leur tour : Per Olov photographe, Lars écrivain et illustrateur, Tove peintre (elle fréquente un temps l’École des Beaux-Arts à Paris).
Les Moomins naissent un peu à l’improviste. En 1939, alors que la Finlande vit le chaos de l’invasion soviétique (la guerre d’Hiver), Tove Jansson, dont l’inspiration est au point mort, se réfugie dans ses souvenirs de lectures enfantines et transforme une réalité effrayante en fantaisie rassurante : l’histoire de Moomin et de sa maman, lancés à la recherche de Papa Moomin qui est parti à l’aventure et s’est trouvé emporté par un raz-de-marée. Le récit, en suédois, est publié en 1945. Succès. Les volumes se suivent, traduits en finnois, puis bientôt en anglais. Les Moomins font leur entrée en 1954 dans l’Evening News de Londres sous forme d’une bande dessinée dont Lars, le frère de Tove, reprendra le dessin jusqu’en 1974.
Après neuf volumes des Moomins traduits dans une quarantaine de langues, plusieurs albums pour les petits et une belle poignée de prix littéraires, Tove Jansson décide de mettre un terme à l’aventure en 1970, pour se consacrer aux romans et aux nouvelles pour adultes, à la peinture, aux voyages... Elle meurt en 2001, couverte d'honneurs. Des honneurs unanimes qui émoussent sans doute après coup la radicalité tranquille et l'anticonformisme qui la caractérisaient, elle qui fut en butte, parfois, à l'hostilité de certains membres du monde artistique finlandais, qui l'accusaient de céder à la facilité commerciale ; elle qui vécut avec une femme (l'artiste Tuulikki Pietilä) dans un pays qui n'était pas le modèle de tolérance que l'on imagine et où l'homosexualité pouvait mener en prison ou en asile psychiatrique.
Ses créatures, elles, ne lui appartenaient déjà plus vraiment. Adaptations théâtrales, opéra, séries d’animation (pas moins de huit !) en Allemagne, en Autriche, en Pologne, en Russie et surtout au Japon, films d'animation (cinq), parcs d’attractions (en Finlande et au Japon, encore), produits dérivés..., les Moomins ont envahi le monde.

 

La Vallée des Moomins

Série d’animation (Finlande-Angleterre  13 x 22 min  2019) - D’après les livres de Tove Jansson - Réalisation Steve Box - Scénaristes Mark Huckerby, Nick Ostler et Josie Day - Productrice exécutive et directrice artistique Marika Makaroff - Production Gutsy Animations, Sky et Yle, avec la participation de France Télévisions

Disponible sur Okoo à partir du 21 décembre et tous les samedi à 10.10 sur France 3 à partir du 21 décembre

Publié le 20 décembre 2019
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