« Le Petit-Maître corrigé » à la Comédie-Française : Marivaux (presque) inédit

La seule œuvre de Marivaux confiée en 1734 aux Comédiens-Français fut un échec cuisant, au point d’être retirée de l’affiche après deux représentations et pour près de trois siècles ! En 2016, Clément Hervieu-Léger offrait à la pièce une magnifique renaissance et – enfin – un succès mérité. Dimanche 10 mai à 20.50 dans « Au théâtre chez soi » sur France 5.

« Le Petit-Maître corrigé »
« Le Petit-Maître corrigé ».
© Vincent Pontet / Comédie-Française

« Les petits-maîtres des XVIe et XVIIe siècles étaient de jeunes seigneurs guerriers aux amitiés masculines très fortes, joueurs, buveurs, bretteurs et méprisants à l’égard des femmes. Une société secrète de petits-maîtres, aux statuts parodiant ceux de l’ordre de Malte, fut ainsi fondée vers 1683-1684 par de jeunes seigneurs, dont le duc de Gramont. Son objet – fort explicite – imposait le vœu de chasteté à l’égard des femmes et déclarait que si un membre était obligé de se marier, “il serait obligé de déclarer que ce n’était que pour le bien de ses affaires, ou parce que ses parents l’y obligeaient, ou parce qu’il fallait laisser un héritier” et ferait le serment de ne jamais aimer sa femme. Dénoncée au roi, elle fut rapidement dissoute. Au XVIIIe siècle, les petits-maîtres perdent progressivement leurs attributs guerriers pour devenir précieux et ridicules, vains, sans but, se ruinant au jeu aussi allégrement qu’ils enchaînent les aventures galantes. Toute une littérature satirique leur est consacrée, et c’est ce thème qui, en apparence, est repris par Marivaux.

Thérapeutique du sentiment

Dans la lignée de la psychologie matérialiste de Diderot, Rosimond, le petit-maître de la pièce, est un jeune homme complexe et touchant, dont les ridicules n’empêchent pas le charme. Pour appréhender la richesse psychologique du Petit-Maître corrigé, il faut aller puiser dans la littérature romanesque du XVIIIe siècle : chez Crébillon, chez Vivant Denon, chez Laclos, et aussi dans toute la littérature libertine que la psychanalyse se réappropriera par la suite. Curieusement, c’est seulement après La Dispute montée par Patrice Chéreau en 1973 que la mise en scène a abordé une lecture psychanalytique de Marivaux... presque trop tard. Le Petit-Maître corrigé se prête aisément à celle-ci. Le rapport entre Rosimond et sa mère est celui d’un adolescent trop tôt privé de père, et qui n’a pas réglé ses comptes avec son Œdipe. Le cœur de la pièce, ce qui meut l’action, n’est finalement qu’un acte manqué, dans la plus pure acception freudienne : une lettre perdue. Enfin, la relation entre Rosimond et Dorante puise aux origines des petits-maîtres, dans ces rapports troubles entre hommes qui frôlent l’homosexualité. Marivaux aborde d’ordinaire ces questions grâce au travestissement et au trouble qu’il génère. Ici, nous sommes face au travestissement interne de Rosimond, égaré par le déni de ses propres sentiments, qui pose la question de la nécessité de l’aveu amoureux. Avouer son amour est-il nécessaire pour que l’amour existe ? Au cœur de l’épreuve à laquelle Hortense soumet Rosimond règne la notion de sentiment, vecteur entre le corps et l’esprit qui irrigue toute la pensée du XVIIIe siècle. C’est par la thérapeutique du sentiment, dont découle une crise intime profonde, que Rosimond sera en quelque sorte révélé à lui-même.

« Le Petit-Maître corrigé »
« Le Petit-Maître corrigé ».
© Vincent Pontet / Comédie-Française

Provinciaux et « gens du bel air »

À l’exception des deux serviteurs, Marton et Frontin, les autres personnages de la pièce sont des aristocrates titrés, de statut social et de fortune équivalents. Les motivations des protagonistes sont donc désintéressées, et les différences sociales étudiées plutôt internes à l’aristocratie : celle entre Paris et la province, et celle entre les “gens du bel air” et les autres. Dorimène, Dorante et Rosimond sont égarés hors de leur cadre habituel, en exil à la campagne. Le Comte et Hortense, en revanche, vivent dans cette plénitude presque contemplative du rapport à l’autre et à la nature, impossible à appréhender pour les nouveaux venus de la capitale. Parisiens et provinciaux sont prisonniers de leurs stéréotypes sociaux. Pour les Parisiens, Hortense n’est qu’une “provinciale” : une jeune fille un peu gourde mais charmante. Pour Hortense et Marton, les trois Parisiens sont des “gens du bel air”, prétentieux, mondains, ampoulés, et incapables d’un mouvement spontané. La force du préjugé social est telle qu’elle empêche de percevoir l’autre tel qu’il est. Seul le désir, éveillé, va, en s’affirmant, vaincre les stéréotypes et permettre un vrai accès à l’autre.

Une grande pièce du XVIIIe siècle

Le Petit-Maître corrigé ayant été très peu joué, il ne me semblait pas juste de transposer la pièce à notre époque. Elle devait d’abord être montée dans une esthétique du XVIIIe siècle. Il m’était aussi fondamental de situer l’action à la campagne, en plein air. Être dehors modifie les corps et la parole. L’inspiration pour inventer ce décor nous est venue des œuvres d’Hubert Robert, peintre d’architecture qui peint souvent des édifices imposants, remplissant presque toute la toile, avec de petits personnages perdus dans un coin. Cette tension entre intimité des dialogues et ouverture de l’espace est féconde pour le jeu. Dans ce champ à moitié fauché, espace brut et difficile d’accès (surtout en costumes d’époque), éloigné de la maison, Hortense vient s’isoler pour se livrer à sa passion : le dessin et la peinture. Pour les Parisiens, le terrain est particulièrement inconfortable et l’atmosphère d’un ennui mortel ; tandis que les provinciaux jouissent de la douceur de l’air et de la lumière particulière de cette fin d’été. Pour les spectateurs autant que pour les personnages, ce lieu est une hétérotopie (Michel Foucault) : un espace “autre”, totalement différent, mais qui n’est pas non plus une utopie puisque des choses y ont vraiment lieu. Là, le temps aussi, est autre, comme suspendu. Si le décor s’inspire très librement d’Hubert Robert, Chardin et Greuze sont la référence pour les costumes. Entre le costume du Comte et celui de Rosimond, dont certains éléments datent du Directoire, les costumes racontent tout le XVIIIe siècle. D’une sensualité troublante, ils dessinent les différences de rapports sociaux, tout en permettant un rapport au corps très contemporain dans le jeu. Quand une pièce est aussi peu connue que Le Petit-Maître corrigé, on doit d’abord la faire entendre pleinement pour ce qu’elle est : une grande pièce du XVIIIe siècle. J’ai d’ailleurs été surpris d’être aussi ému le premier jour des répétitions. Davantage encore que pour Le Misanthrope. La pièce de Molière aurait aisément survécu à un mauvais spectacle. Elle aurait été rejouée de toute façon. Il n’en est pas de même pour Le Petit-Maître corrigé. Mon émotion sourd de la conscience de cette responsabilité toute particulière de porter à la scène un classique presque inédit. L’enjeu est là : faire entendre une nouvelle pièce, pourtant vieille de près de trois siècles, dans une esthétique de son temps, mais jouée pleinement pour aujourd’hui. Alors on touchera peut-être à l’éternité du théâtre, dans l’éphémère de ses formes. »

Clément Hervieu-Léger
Propos recueillis par Frédérique Plain en 2016


VIDÉO. Interview de Clément Hervieu-Léger, metteur en scène


VIDÉO. Interview des comédiens Florence Viala, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Claire de La Rüe du Can et Christophe Montenez


Voir aussi : Tous les dimanches soir, sur France 5, la Comédie-Française s’invite dans « Au théâtre chez soi ».

Retrouvez sur le site de la Comédie-Française le programme complet de la pièce, une bibliographie et un livret iconographique (PDF téléchargeables)

Le Petit-Maître corrigé

Pièce de Marivaux - Mise en scène Clément Hervieu-Léger - Réalisation Don Kent - Une production de la Comédie-Française - Représentation publique filmée à la Comédie-Française (salle Richelieu) pour une retransmission en direct avec Pathé Live le 8 mars 2018
Avec Florence Viala (Dorimène), Loïc Corbery (Rosimond, fils de la marquise), Adeline d’Hermy (Marton, suivante d’Hortense), Clément Hervieu-Léger (Dorante, ami de Rosimond), Claire de La Rüe du Can (Hortense, fille du comte), Didier Sandre (le comte, père d’Hortense), Christophe Montenez (Frontin, valet de Rosimond), Dominique Blanc (la marquise) et la comédienne de la promotion 2017-2018 de l’académie de la Comédie-Française : Aude Rouanet (la suivante de Dorimène)

L’histoire est celle d’un jeune Parisien à qui ses parents ont trouvé un bon parti, fille de comte. Mais, à son arrivée chez eux, le beau garçon – dont les codes parisiens sont à mille lieues des règles de bienséance en vigueur en province – ne saurait ouvrir son cœur à la charmante personne qui lui est destinée. Piquée, cette dernière décide de le corriger de son arrogance, tandis qu’une ancienne amante fait le voyage pour empêcher le mariage. Alliance du maître et du valet, complicité de la maîtresse et de la servante, ce chassé-croisé amoureux s’emballe entre conspirations badines et ébullition des sentiments. La troupe de la Comédie-Française, dirigée avec brio par Clément Hervieu-Léger, se joue des ridicules et redonne vie à une pièce méconnue de Marivaux.

« Au théâtre chez soi » est diffusé le dimanche à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 07 mai 2020
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