Le « patron » : « Gustave Flaubert, la fureur d’écrire ! »

À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert, « Secrets d’histoire » débute lundi, sur France 3, suivi d'une série d’hommages sur France TV, partenaire de #Flaubert21, avec une visite des lieux où il a vécu ou a séjourné, de Rouen à Paris ou Nohant. Mercredi, sur France 5, un documentaire de « La Grande Librairie » part à son tour sur les traces de celui qui fut l’un des pères du roman moderne.

« Gustave Flaubert, la fureur d'écrire ! » © SEP

Accéder à la célébrité et faire salle comble dès son premier roman, tous les écrivains en ont rêvé. Mais, pour Flaubert, la salle en question se situe au tribunal correctionnel de Paris où, le 29 janvier 1857, l’écrivain de 34 ans risque gros : il est jugé pour outrage à la morale publique, à la religion et aux bonnes mœurs. Son roman Madame Bovary – sous-titré Mœurs de province, justement –, publié du 1er octobre au 15 décembre dans la Revue de Paris, a défavorablement attiré l’attention des services de la Sûreté publique. Sans doute inspiré par un tragique fait divers (« l’affaire Delamare »), Flaubert y met en scène, sans la juger, une jeune bourgeoise normande qu’un milieu étriqué, un mariage triste, une maternité subie, l’ennui et le désespoir conduisent à prendre des amants, à faire des dettes et à se suicider. Mais dans la société conformiste et corsetée du Second Empire, on ne badine pas avec la morale, la bienséance, la famille, la place des femmes… Le procureur impérial Ernest Pinard n’est pas tout à fait un âne, il a bien compris le danger : le crime de Flaubert est à la hauteur de son immense talent ! L’écrivain est acquitté – mais avec un blâme –, et Pinard aura plus de succès quelques années plus tard en requérant contre Charles Baudelaire ou Eugène Sue, en attendant Madame Bovary, bénéficiant d’une providentielle publicité, est un immense succès.

Hélas ! les convictions m’étouffent. J’éclate de colères et d’indignations rentrées. Mais dans l’idéal que j’ai de l’Art, je crois qu’on ne doit rien montrer des siennes, et que l’Artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature. L’homme n’est rien, l’œuvre tout !

Gustave Flaubert, lettre à George Sand, décembre 1875

Les tout premiers pas de Flaubert en littérature n’avaient pourtant pas été si tapageurs. En 1849, le fils du respectable docteur Achille Cléophas Flaubert, chirurgien en chef à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Rouen, a 28 ans. Libéré d’assommantes études de droit pour cause de maladie nerveuse (sans doute l’épilepsie), il peut, grâce à la fortune familiale, se consacrer à l’écriture, il a achevé plusieurs nouvelles quelques récits, mais n’a rien publié. Une première version de sa Tentation de saint Antoine, écrite dans l’exaltation et lue quatre jours durant à ses amis Maxime Du Camp et Louis Bouilhet, lui vaut un verdict accablant : nul ! Bouilhet : « Nous pensons qu’il faut jeter cela au feu et n’en jamais reparler. » Hypersensible et romantique, lecteur de Cervantes, Rabelais, Sade, Chateaubriand, Nerval…, Flaubert est un enfant de son temps, il a l’emphase et le lyrisme faciles. Il va devoir désapprendre. Après un voyage d’un an et demi en Orient en compagnie de Du Camp, il s’enferme dans sa maison de Croisset, près de Rouen, sur les bords de la Seine, où il vit avec sa mère et sa nièce, « s’oursifie », s’astreint pendant cinq ans, 10 à 14 heures par jour, à une vie de forçat asocial, de bûcheron impitoyable des mots – « Je persécute les métaphores et bannis à outrance les analyses morales » – à la recherche de la phrase parfaite dont l’auteur se retire peu à peu au point de la rendre impersonnelle. Un travail de distillation : 4 500 pages de brouillons donneront 450 pages de manuscrit de Madame Bovary.
Le style avant tout le reste. Et Flaubert lui aura sacrifié beaucoup : les passions, l’amour (sa grande relation orageuse avec la poétesse Louise Colet se terminera en eau de boudin), la santé, la vie…, au point de devenir pour des générations d’écrivains la figure du « patron » et du père fondateur, l’icône du martyr de la littérature, accouchant dans la souffrance de chefs-d’œuvre. Flaubert a tout de même bien vécu. La célébrité aidant, il est reçu dans les salons parisiens (notamment celui de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III), fait la fête avec les frères Goncourt, bâfre, boit, fréquente les bordels, est invité au bal de l’empereur à Compiègne, fait le pitre chez George Sand à Nohant… et puis rentre s’enfermer à Croisset, muni d’une invraisemblable et immense documentation historique et archéologique, avec Salammbô, une princesse carthaginoise du IIIe siècle avant notre ère – « Mes machines de guerre me scient le dos. Je sue du sang, je pisse de l’huile bouillante, je chie des catapultes et je rote des balles de frondeurs » –, l’héroïne de son deuxième roman qui, en 1862, enfourche dans un fracas de batailles la mode de l’orientalisme.
Désormais, Flaubert alternera sujets modernes (L’Éducation sentimentale, Un cœur simple…) et sujets historiques (La Tentation de saint Antoine, Herodias). Et puis, esseulé – sa mère est morte, ses amis Théophile Gautier, Louis Bouilhet, Jules de Goncourt, George Sand disparaissent un à un –, malade, dépressif, presque ruiné, il s’attelle à son dernier projet, qui restera inachevé, une encyclopédie en forme de farce : Bouvard et Pécuchet, ou comment deux médiocres employés de bureau naïfs et donquichottesques, deux émouvants cornichons entreprennent l’inventaire des savoirs du monde et ne parviennent qu’à en pénétrer l’incommensurable bêtise.

C.K.G.

« Gustave Flaubert, la fureur d'écrire ! »
« Gustave Flaubert, la fureur d'écrire ! »
© SEP

« Secrets d’histoire : Gustave Flaubert, la fureur d’écrire ! »

Mais quel est cet écrivain qui, sans le vouloir, crée le scandale ? Qui est cet homme méticuleux, soucieux du détail et de la phrase parfaite qui passe plusieurs années à l’écriture d’un seul roman ? Et comment, le 29 janvier 1857, Gustave Flaubert, âgé de 35 ans, se retrouve sur le banc des accusés, au tribunal de justice de Paris, à cause du personnage de Madame Bovary, l’héroïne éponyme du roman qu’il vient d’écrire ? À travers des reconstitutions, des témoignages d’historiens et des hommages d’écrivains ou d’acteurs, Stéphane Bern nous fait découvrir Rouen, la ville où est né Gustave Flaubert le 12 décembre 1821, où il a grandi et où il a aimé écrire, évoque Paris, où séjourne régulièrement l’écrivain, Nohant, dans le Berry, où il est reçu par sa grande amie George Sand, mais aussi l’Orient, où il voyage à la découverte de ses splendeurs et de ses charmes secrets… Avec cette émission riche en anecdotes et en découvertes, partons à la rencontre de celui à qui l’on doit, entre autres, Madame Bovary (1857), Salammbô (1862), L’Éducation sentimentale (1869), etc.

Documentaire (2021 - inédit) – Présentation Stéphane Bern – Réalisation Dominique Leeb et Daniel Rihl – Réalisation des plateaux David Jankowski – Réalisation des évocations Benjamin Lehrer – Production Société Européenne de Production, avec la participation de France Télévisions

Avec la participation de Jacques Weber (comédien) ; Michel Winock (historien) ; Yvan Leclerc (professeur de lettres modernes à l’université de Rouen, directeur du Centre Flaubert) ; Philippe Séguy (écrivain et journaliste) ; Guy Gauthier (docteur en histoire et écrivain) ; Pierre-André Hélène (historien) ; Virginie Girod (historienne) ; Sophie Demoy-Derotte (directrice du musée Flaubert) ; Sandra Glatigny (chercheuse et écrivaine) ; Emmanuel Pierrat (écrivain et avocat) ; Valérie Duclos (journaliste et auteure) ; Caroline Louet (directrice du château de Martainville) ; Joëlle Chevé (historienne et auteure) ; Jean-Baptiste Chantoiseau (élève-conservateur à l’Institut national du patrimoine) ; Nathalie Romatet (château de Miromesnil) ; Frédérique Lurol (directrice du château de Monte-Cristo) ; Marie Durel (auteure)

Diffusé lundi 6 décembre à 21.05 sur France 3
À voir et à revoir sur france.tv


« Sur les traces de Gustave Flaubert »
« Sur les traces de Gustave Flaubert »
© Pierre Audouy/Rosebud

Les docs de « La Grande Librairie » : « Sur les traces de Flaubert »

Il règne autour de Flaubert un parfum de mystère. Qui se cache derrière le colosse débonnaire reclus dans son ermitage des bords de Seine dont la légende a sculpté le portrait ? Flaubert est-il cette espèce de machine à la volonté supérieure qui abat des dizaines d’heures de travail en solitaire et dans la douleur, uniquement tendu vers la quête du Beau que la gloire a pétrifié ? Toute sa vie, Flaubert s’est ingénié à brouiller les pistes. Et si la meilleure façon d’entrer dans l’œuvre de Flaubert était de s’inviter dans sa vie, partir sur ses traces… ou ce qu’il en reste ? François Busnel part enquêter sur l’auteur de Madame Bovary : comment vivait-il, comment écrivait-il, quel était son projet artistique, quelle fut son existence, ses opinions politiques, ses amours, ses amitiés, ses obsessions ?
Avec le concours d’historiens, d’écrivains, de professeurs de lettres, d’un prix Nobel de littérature, François Busnel nous fait découvrir un homme et un artiste bien loin des idées reçues et du mythe, écrivain de génie toujours lu et admiré dans le monde entier.

Documentaire (2021 – inédit) – Réalisation François Busnel et Adrien Soland Production Rosebud Productions, avec la participation de France Télévisions

Diffusé mercredi 8 décembre à 20.55 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv 

Publié le 03 décembre 2021
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