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Secrets de famille, comment affronter les fantômes du passé ?

Quand les tabous familiaux empoisonnent plusieurs générations. Un documentaire suivi d’un débat

Quelle famille n’a pas ses secrets ? Si certains mystères restent sans conséquence pour les descendants, d’autres peuvent peser lourd. Au point de menacer profondément leur équilibre psychologique. Présenté par Marina Carrère d’Encausse, Le Monde en faceSecrets de famille, l’héritage invisible est diffusé mardi 23 avril à 20.50, sur France 5.

Anne-Marie sur la trace de ses grands-parents au Mémorial de Yad Vashem
Anne-Marie sur la trace de ses grands-parents au mémorial de Yad Vashem. © Écrans du Monde

Entretien avec la coréalisatrice du documentaire, Aude Rouaux  

Comment est née l’envie de vous pencher sur les secrets de famille ?
Aude Rouaux : J’avais vu au cinéma le documentaire d’Éric Caravaca, Carré 35, une enquête intime et personnelle sur l’existence d’une sœur dont on lui a longtemps caché l’existence. Avec Marie Garreau de Labarre, coréalisatrice du film, nous avons été happées par ce sujet et avons constaté qu’il interpellait tout le monde. Bien sûr, c’est une question intemporelle, mais nous ne nous attendions pas à ce que chacun se sente autant concerné. Un soir, j’en ai parlé à trois de mes meilleures amies, j’ai appris que l’une d’entre elles avait une sœur cachée. Son père sait qu’elle savait sans jamais lui en avoir parlé. De fil en aiguille, nous avons glané le récit de très nombreuses histoires intimes. Grands ou petits, lourds ou anecdotiques, les secrets touchent toutes les familles. C’est une boîte de Pandore. Souvent, on m’a dit : « Si tu travailles sur les secrets de famille, c’est que tu en as. » J’ai passé six à huit mois à poser des questions à mes proches, je n’ai rien trouvé. Au point de me dire que je n’étais pas normale ! Reste que c’est une thématique que l’on pourrait penser un peu comme une tarte à la crème, en réalité elle est passionnante et universelle.

Ce sujet invite à la réflexion, à se repencher sur les non-dits dans notre histoire personnelle, les messes basses qu’on a pu entendre ou interpréter lorsque nous étions enfants. 

Aude Rouaux


Comment avez-vous procédé pour rencontrer vos témoins ? Pour les convaincre de participer au film ?
A. R. : Ce travail d’enquête n’a pas été simple, les secrets de famille peuvent être très douloureux et touchent à l’intime. Nous avons rencontré Jean-Pierre par le biais d’associations de généalogie. À 76 ans, il n’est plus dans le regard extérieur. Il a atteint une période de sa vie où il s’est affranchi du qu’en-dira-t-on et veut connaître la vérité sur sa naissance, d’une mère française et d’un Allemand. Pour lui, c’est finalement un secret « heureux », puisque sa réponse est arrivée à un moment de sa vie où elle ne pouvait être que positive. En revanche, pour Anne-Marie, la démarche n’a pas été évidente, car le tabou autour de ses aïeuls déportés a gâché sa vie. C’est une psychogénéalogiste dont elle est la patiente qui nous a mises en contact. Pour la fratrie suisse, Bénédicte et Raphaël, nous les avons rencontrés via une association. On s’intéressait aux enfants de prêtres. Eux ont découvert que leurs parents étaient prêtre et religieuse avant leur naissance et qu’ils avaient une grande sœur. Ils étaient intéressés pour témoigner, car ils savaient que, potentiellement, elle pouvait regarder l’émission. Ils ont bon espoir que cette branche de la famille dont ils ne savent rien la voie. Une manière de lui tendre une perche, afin que leur sœur puisse connaître leur part de vérité.

Comme l’un de vos témoins le dit, pensez-vous que les secrets liés à la filiation sont les plus toxiques ?
A. R. : Oui, ce sont certainement ceux qui font le plus de dégâts. Ils touchent à l’intime, à nos racines. La Seconde Guerre mondiale a été le théâtre de nombreux secrets de naissance qui bouleversent encore aujourd’hui les familles françaises. Ce qu’on appelait après-guerre « les enfants de Boches », ces jeunes montrés du doigt dans les cours de récréation sans trop savoir pourquoi. Plus de soixante-dix ans après, de nombreuses associations œuvrent pour aider ces personnes à trouver des réponses sur leurs origines.

Jean-Pierre retrouve sa demi-soeur en Allemagne
Jean-Pierre retrouve sa demi-sœur en Allemagne.
© Écrans du Monde

Il y a les secrets que l’on connaît et ceux que l’on ressent intrinsèquement sans savoir qu’ils ont existé. Comment explique-t-on qu’ils se manifestent un jour ou l’autre ?
A. R. : D’après les psychogénéalogistes, tout secret de famille est ressenti inconsciemment. Un jour, souvent à l’âge adulte, il ressort. Un phénomène que l’on a pu constater chez tous nos personnages. Avant de connaître la vérité, ils ont perçu qu’un aspect de leur histoire clochait. Ils se souvenaient de gestes anormaux, bizarres, lorsqu’ils étaient enfants. Une télévision que l’on éteint, le son d’une radio que l’on monte plus fort pour que les petits n’entendent pas. Par exemple, la mère d’Anne-Marie coupait systématiquement le poste de télé quand on parlait de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont ces comportements auxquels consciemment on ne s’attache pas, mais qu’inconsciemment on enregistre, qui mettent la puce à l’oreille. Et nous poussent à nous interroger sur notre passé.

En quoi la psychogénéalogie peut-elle aider ?
A. R. : Le romancier et psychanalyste Philippe Grimbert (auteur notamment d’Un secret) en parle très bien. Il a lui-même été psychogénéalogiste. Cette discipline a été théorisée dans les années 1980 par Anne Ancelin Schützenberger, dont les bases reposent sur la transmission des non-dits familiaux sur plusieurs générations. C’est la théorie des ricochets. Les personnes qui viennent consulter ne savent pas toujours qu’il y a un secret de famille. Ils n’arrivent pas à comprendre leur mal-être, ils tournent autour de la cause de leur malaise sans l’identifier. Le psychothérapeute leur demande de raconter leur histoire familiale, de réaliser leur arbre généalogique. Ce qui permet d’identifier les maillons manquants. Ensuite, il s’agit de mener une enquête personnelle, d’interroger ses proches, sa vieille tante Yvette, de fouiller dans les albums photo du grenier, de glaner des souvenirs des uns et des autres. Le psychogénéalogiste nous aide à interpréter tous ces éléments de notre histoire que l’on ignore. Ce n’est bien sûr pas une science exacte, mais cela peut faciliter le repentir dans certaines familles.

Concrètement, vers qui se tourner quand on ressent que quelque chose ne tourne pas rond dans sa famille ?
A. R. : D’abord se rendre aux archives. Contrairement à ce que l’on peut penser, c’est assez simple d’y avoir accès. Il suffit de passer un coup de fil, de prendre rendez-vous, on vous prépare les documents liés à votre recherche et vous n’avez plus qu’à les consulter. Mais toutes nos réponses ne s’y trouvent pas. Personnellement, j’encourage tout le monde à en savoir plus sur sa famille, ses aïeux, ses racines, son histoire personnelle. C’est une matière qui nous nourrit, mais également nos descendants. Depuis une vingtaine d’années, il y a également un engouement pour les associations de généalogie. Elles aident les personnes en quête d’informations sur leurs aïeux. Et puis, grâce à Internet, les recherches sont facilitées. On a un accès plus immédiat aux données (par exemple, les sites myheritage.fr, geneanet.org ou le guide genealogie.com), aux gens aussi via les réseaux sociaux.

Marina Carrère d'Encausse
Marina Carrère d'Encausse.
© Nathalie Guyon / FTV

Secrets de famille, l’héritage invisible

Jean-Pierre se croyait fils d’un prince. Il a découvert récemment être un enfant né dans un Lebensborn pendant la Seconde Guerre mondiale, de l’union d’une infirmière française et d’un militaire allemand. Anne-Marie n’a jamais entendu parler de ses arrière-grands-parents. Leur existence a toujours été cachée. Bénédicte et Raphaël, eux, ont eu une sœur qu’ils ne connaissent pas… Ils ont également découvert que leurs parents s’étaient engagés dans la religion avant de s’unir. Comment survivre à un secret de famille ? Comment enrayer son mécanisme toxique ? Qui peut y mettre fin ?
Les réalisatrices Aude Rouaux et Marie Garreau de Labarre ont suivi pendant plusieurs mois les destinées d’hommes et de femmes qui tentent de faire face à leur secret de famille. 

Documentaire (70 min) - Réalisation Aude Rouaux et Marie Garreau de Labarre - Production Antipode, avec la participation de France Télévisions 

Débat présenté par Marina Carrère d’Encausse
avec quatre invités 

Marie Lagarde, née d'une aventure extraconjugale de sa mère, a découvert le secret de famille sur ses origines à 27 ans, après la naissance de son propre enfant. 
Philippe Grimbert, psychanalyste, écrivain, s'étant inventé un grand-frère imaginaire toute son enfance, a découvert à l'adolescence qu'il avait vraiment eu un frère, né d'une première union de son père et mort avant sa naissance en déportation.
Maureen Boigen, psychogénéalogiste.
Mathieu Andriveau, généalogiste successoral.

Le Monde en face : Secrets de famille, l’héritage invisible est diffusé mardi 23 avril à 20.50, sur France 5
À voir et revoir sur france.tv

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Publié le 19/04/2019