« Le Jeu de l’amour et du hasard » : partie carrée

En 2018, sur la scène du Théâtre de la Porte Saint-Martin, puis en tournée en France, Catherine Hiegel proposait une mise en scène élégante, ironique et cruelle de Marivaux, servie par une magnifique distribution, au premier rang de laquelle les formidables Vincent Dedienne et Laure Calamy (récompensée par un molière). Dimanche 14 juin dans « Au théâtre chez soi » à 20.50 sur France 5.

« Le Jeu de l'amour et du hasard »
« Le Jeu de l'amour et du hasard » © La Compagnie des Indes

Silvia (Clotilde Hesme) et Dorante (Emmanuel Noblet) sont promis l’un à l’autre sans s’être jamais rencontrés. Redoutant un mariage malheureux et afin de pouvoir observer et mettre à l’épreuve l’époux qu’on lui destine, la jeune femme a l’idée d’échanger son identité avec sa servante Lisette (Laure Calamy). Elle ignore que, de son côté, Dorante a organisé le même stratagème et se fait passer pour le valet Bourguignon, tandis qu’Arlequin (Vincent Dedienne) plastronne dans l’habit de son maître... On fait connaissance, on se jauge, sous le regard bienveillant mais un brin pervers d’Orgon (Alain Pralon), père de Silvia et de son frère Mario (Cyrille Thouvenin), qui n’ignorent rien de cette double tromperie mais sont décidés à laisser jouer librement l’amour et le hasard...
Le Jeu de l’amour et du hasard fut donné pour la première fois le 23 janvier 1730 par la troupe des Comédiens-Italiens à l’Hôtel de Bourgogne, où il connut un succès honnête mais durable. La pièce s’insère dans une riche tradition alors très en vogue du thème comique de l’échange des rôles entre maître et valet (dans laquelle Marivaux puisera d’ailleurs abondamment), que l’on peut faire remonter à Aristophane via le roman picaresque, Scarron, Le Sage... Mais c’est sans doute plus particulièrement la comédie d’Aunillon Les Amants travestis (créée en 1729 par les Comédiens-Français) qui constitue la source d’inspiration la plus immédiate de Marivaux, où il puise sans vergogne l’idée du double travestissement symétrique (condition absolument nécessaire pour préserver la décence) destiné à éprouver de futurs époux. Mais là où ces Amants travestis, aujourd’hui bien oubliés, passaient pour mal ficelés et tout embrouillés de détails secondaires, la pièce de Marivaux est un chef-d’œuvre de construction, d’équilibre, d’écriture, de verve comique et de fraîcheur... mais aussi, il est vrai, d’ambiguïté et de cruauté.

Marivaux me fait penser à un ethnologue... Ou à un scientifique qui ferait des expériences avec des animaux : « Hop ! Je mélange... Qu’est-ce que ça donne ? » La fourmi va vers la fourmi, le scarabée vers le scarabée... Aucune chance pour qu’il en soit autrement. Et ça l’amuse !

 

Catherine Hiegel dans l’émission « Par les temps qui courent » sur France Culture, 9 février 2018

De hasard, on s’en doute, il n’y en aura guère. Tandis que les domestiques contrefont maladroitement les manières des maîtres, ces derniers ne sont pas moins gauches et mal à leur aise en domestiques. Peu importe puisque chacun, d’instinct, sans le savoir, va vers son semblable... c’est-à-dire son égal. La logique le réclame, la morale l’exige : il ne saurait être question de faire se croiser dans les faits les deux intrigues amoureuses. Mais le travestissement suscite néanmoins chez les protagonistes des moments de vertige inverses et symétriques : Lisette et Arlequin s’imaginent avec ravissement roucouler au-dessus de leur condition ; Silvia et Dorante se découvrent avec horreur attirés chacun – croient-ils – plus bas que leur rang. Aussi, le dévoilement final sera pour les premiers une déception, pour les seconds un soulagement. Les choses rentreront dans l’ordre – Marivaux est le peintre d’une société immobile –, mais elles auront pourtant été suggérées. Et auront fait frémir. On se fait peur sans grand risque, on se rassure à bon compte. Si certains ont vu dans ce Jeu rien moins qu’un manifeste contre le mariage de convenance, on pourrait tout aussi bien et à l’inverse y voir le constat glaçant qu’il n’est de mariage que de convenance.
En bonne connaisseuse de Marivaux (elle a elle-même interprété Lisette à la Comédie-Française), Catherine Hiegel a parfaitement vu et magnifiquement exploité cette ambiguïté, qu’elle choisit d’amplifier en décentrant la pièce – grâce à la puissance comique de Laure Calamy et Vincent Dedienne – vers les domestiques Lisette et Arlequin (tandis qu’on a souvent fait du travestissement des maîtres l’élément essentiel du dispositif). Leur méprise mutuelle et l’explication finale qui dévoile la double imposture suscitent des éclats de rire dont les bords acérés ont quelque chose de blessant. Car ils révèlent sans doute le fin mot de l’histoire : pas de hasard, guère d’amour, seulement un jeu social où les dominants n’ont rien à perdre et les dominés rien à gagner.

Christophe Kechroud-Gibassier

« Le Jeu de l'amour et du hasard »
« Le Jeu de l'amour et du hasard ».
© La Compagnie des Indes

Le Jeu de l’amour et du hasard

M. Orgon décide de marier sa fille Silvia à Dorante, le fils d’un vieil ami. Comme il est libéral, il veut son consentement. Silvia décide d’un stratagème avant la venue de son promis : elle échange son rôle avec sa femme de chambre, Lisette. Sous ce masque, elle a ainsi tout le loisir d’observer sans être vue l’homme qu’elle doit épouser. Il se trouve que Dorante a eu la même idée de son côté. Il endosse le costume de son valet Arlequin qui pour sa part est ravi de son bel habit de marquis... 

Pièce de Marivaux – Mise en scène Catherine Hiegel – Captation réalisée par Dominique Thiel en mars 2019 au théâtre Anthéa d’Antibes – Production La Compagnie des Indes 
Avec Laure Calamy,Vincent Dedienne, Clotilde Hesme, Emmanuel Noblet, Alain Pralon, Cyrille Thouvenin.

« Au théâtre chez soi » est diffusé le dimanche à 20.50 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv
   

Publié le 12 juin 2020
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