Le grand dérangement : « Logiquimperturbabledufou »

Créé au festival Off d'Avignon en 2017, repris depuis dans toute la France et filmé ici au Théâtre de la Porte-Saint-Martin à Paris, le spectacle-collage de Zabou Breitman, entre théâtre, danse, acrobatie et musique, ouvre avec drôlerie et dérision la cage aux fous. Dimanche à 21.10 sur Culturebox.


Un grand fond noir, une porte à hublot, un lit : une chambre d’asile psychiatrique. Mademoiselle Lona ne comprend pas ce qu’elle fait là, pourquoi on la retient contre son gré, pourquoi elle ne peut pas enfiler son bas de pyjama par-dessus son pantalon (elle est frileuse et elle voudrait sortir fumer).
« Pourquoi sommes-nous ici et vous pas ? Où est la logique ?
– L’ordre moral et la logique n’ont ici rien à voir, tout dépend des circonstances. Ceux qu’on a envoyés ici y demeurent et ceux qu’on n’a pas envoyés se promènent, voilà tout. Je suis soignante et vous malade, il n’y a ici ni moralité ni logique mais une simple contingence
. »
Ce premier échange – emprunté à la nouvelle « Salle 6 » d’Anton Tchekhov – donne le ton : Mademoiselle Lona est du mauvais côté de la raison, mais c’est peut-être seulement une question de point de vue. « Du moment qu’il existe des prisons et des asiles, il faut bien qu’il y ait quelqu’un dedans. Si ce n’est pas vous, c’est moi, si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre. » 
Dans la lignée de son spectacle Des gens, qui adaptait à la scène, une dizaine d’années plus tôt, les documentaires Urgences et Faits divers de Raymond Depardon, Zabou Breitman proposait en 2017 au festival Off d’Avignon l’étrange et poétique Logiquimperturbabledufou (le titre est emprunté à La Compagnie des spectres de Lydie Salvayre). Dans ce spectacle-collage repris en 2018 et 2019 dans toute la France, la comédienne et metteuse en scène, inspirée par Tchekhov, Shakespeare ou encore un documentaire d’Ilan Klipper sur l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris, ouvre la cage aux fous. Elle fait entendre l’humoriste Zouc (on devine que le travail des comédiens sur les voix et les intonations lui doit beaucoup) et mêle saynètes surréalistes, gags visuels, chorégraphie, poésie, improvisation, reprise du « Deep Water » de Portishead au ukulélé (« Peu importe où je dérive / les eaux profondes / ne me feront pas peur ce soir »), pour interroger avec drôlerie les frontières et les marges de la raison. 

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« Logiquimperturbabledufou »
© Heliox Films

Pendant une heure et quart, quatre comédiens (Antonin Chalon, Camille Constantin, Rémy Laquittant et Marie Petiot, épatants) passent d’un côté à l’autre, de soigné à soignant et inversement – une blouse blanche, une perruque, un accent, une paire de lunettes font l’affaire. Monsieur Pereira, l’agité du bocal, est pris de logorrhée. Le brumeux Monsieur Grimaud marmonne et réclame son pull. Une schizo accuse sa mère, vitupère contre les électrochocs qu’elle a subis : « C’est très grave parce que j’ai perdu une partie de ma mémoire, et ça, ça va se payer très cher ! » Une équipe médicale énumère le traitement d’un patient : « Tétrapézide, Perodaxon, Léthanol, Orotramine, Polotamone en solution concentrée à 20 %, Tarzépax, Dopémylon, Dopitran en gélules, Tarsium, Prénizan… » (les noms sont inventés, mais la scène est inspirée du compte rendu d’une véritable réunion).
Les dialogues absurdes, les appels, les tics de langage se croisent, se superposent, se chevauchent, tournent en boucle – « Vous m’avez demandé si j’étais endiablée ? », « J’suis bipolaire : je m’promène d’un pôle à l’autre » « Je peux avoir mon pull ? », « Arrêtez de me faire chier ! », « Je voudrais dire beaucoup de choses », « M. Pereira, il a quand même une barbe et un système pileux très particuliers quant aux termes de la marginalité » –, ça résonne et ça déraisonne à tout-va, suggérant un quotidien répétitif et vertigineux, drôle et terrible, et l’on pense parfois à la « déconniatrie » du fantasque médecin catalan François Tosquelles, l’un des pères de la psychothérapie institutionnelle. Les changements de rôles se font avec une telle rapidité que la confusion peu à peu s’installe sur l’identité des personnages, renforcée par ces bonnets à grelots, ces entonnoirs ou ces oreilles de lapins (crétins ?) que tous finissent par porter. Qui est soignant ? Qui est soigné ? Et si la folie, comme le pressentait déjà Érasme, n’était rien d’autre que l’axe sur lequel tourne sans fin le monde ? Qui est fou ? « L’autre », répond chacun. L’homme est un fou pour l’homme.  

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« Logiquimperturbabledufou »
Heliox Films

Dans ce spectacle, Zabou Breitman se rit du normal et de ce qui va de soi, inspirée par des grands poètes humoristes. L’action se déroule dans un hôpital psychiatrique, là où tout n’est qu’ordre et déraison. Mais très vite, par la grâce de quatre jeunes comédiens rompus à tous les exercices, l’action se transforme en de la dérision et de l’humour. La pièce pose une question troublante : qui sont les fous ? Ceux qui soignent ou ceux que l’on soigne ? Logiquimperturbabledufou est un spectacle/collage de moments de documentaires, de textes de Tchekhov, de Shakespeare, on y trouve un extrait de Zouc et des textes écrits par Zabou Breitman. Le spectateur y trouve également des ballades musicales, de l’acrobatie, de la danse, du chant.

Spectacle théâtral (75 min – 2021 – inédit) – Écriture, mise en scène et réalisation Zabou Breitman – Librement inspiré d’Anton Tchekhov, de William Shakespeare, du documentaire Sainte-Anne, hôpital psychiatrique d’Ilan Zipper et de quelques mots de Zouc – Filmé au Théâtre de la Porte-Saint-Martin (Paris) – Production Heliox Films et Compagnie Cabotine – Avec la participation de France Télévisions – Avec le soutien du Centre national du cinéma et de l’image animée

Distribution : Antonin Chalon Camille Constantin • Rémy Laquittant • Marie Petiot

Diffusion dimanche 12 juin à 21.10 sur Culturebox
À voir et à revoir sur france.tv

Publié par Christophe Kechroud-Gibassier le 10 juin 2022
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