« Le Doc Stupéfiant » : Modèles noirs, regards blancs

Alors que le mouvement américain Black Lives Matter a fait irruption dans le débat français, « Le Doc Stupéfiant » se penche ce mois-ci sur la représentation des Noirs dans la culture populaire française. Une histoire de tristes caricatures et de racisme, mais aussi une histoire d’artistes qui font avancer les choses. L’équipe de Léa Salamé est allée à la rencontre de personnalités qui nous aident à penser ces représentations, ces clichés et ces nouveaux modèles.

Le Doc Stupéfiant : Modèles noirs, regards blancs
« Le Doc Stupéfiant » : Modèles noirs, regards blancs © Bangumi / France tv

Il aura fallu attendre les années 2010 pour voir enfin à une heure de grande écoute un journaliste noir présenter le JT, un acteur noir incarner le premier rôle dans un film populaire à succès ou encore découvrir la première grande exposition nationale sur le modèle noir dans l’art. « Des Noirs, il y en a partout, mais on est nulle part », remarque Jean-Pascal Zadi, auteur et réalisateur du film Tout simplement noir, sorti en juillet 2020, qui questionne l’identité noire. Léa Salamé, à son tour, interroge historiens, intellectuels et artistes qui déroulent le fil de l’histoire et éclairent, grâce à leur regard, la construction des stéréotypes et la place des Noirs dans la société française, ainsi que l’émergence de nouvelles représentations.

En 1614, le Code noir établi par Colbert sous Louis XIV considère les Noirs comme de simples objets dépourvus de droits. «Au XVIIIe siècle, l’homme noir est un signe extérieur de richesse pour les familles », rappelle l’historien Naïl Ver-Ndoye. « C’est un “objet” qui vient de loin comme le café, le thé, les épices… En même temps, la couleur noire va mettre en valeur la peau des protagonistes, et à l’époque la blancheur est un critère de beauté. » Sur les tableaux, le petit « négrillon » a souvent sa place auprès des animaux domestiques, au pied des femmes de l’aristocratie. Au XIXe siècle, l’homme noir prend les traits et les formes d’un seul modèle : Joseph, dit Le Nègre, repéré par Géricault, qui va l’inspirer pour le personnage placé au centre de son tableau Le Radeau de la Méduse. « C’est très rare de voir une image de Noir dans une position active de leader », souligne Françoise Vergès, spécialiste de l’esclavage et de l’histoire coloniale. 
L’abolition de l’esclavage en 1848 sera suivie à la fin du XIXe siècle par un « racisme pur et dur », explique l’historien Pap Ndiaye. C’est l’avènement des « zoos humains » qui vont attirer des millions de visiteurs et mettre les hommes et les femmes noir.e.s au même plan que les animaux. L’image du sauvage associée à l’homme noir est politique. « Et la meilleure manière de l’obtenir, c’est de le payer pour jouer au sauvage », précise l’historien Pascal Blanchard.

Avec la Première Guerre mondiale, on adoucit l’image afin de permettre aux tirailleurs sénégalais d’être mieux acceptés par les soldats français. La publicité « Y’a bon Banania » s’inscrit dans cet esprit. Un clown devient célèbre : Chocolat, le premier artiste noir à connaître le succès au sein du duo qu’il forme avec Foottit. Mais, comme le rappelle Pascal Blanchard : « L’idiot, c’est le Noir ; l’intelligent, c’est le Blanc. » Habib Benglia, le premier grand acteur noir du cinéma français, a disparu des mémoires : d’origine malienne, il a longtemps « représenté une présence physique, charnelle, de l’Afrique dans les spectacles où il est presque systématiquement l’ombre du Blanc, l’image du danger, du mystère ». 
En 1931, l’Exposition coloniale marque les esprits par son ampleur et par l’exposition des peuples de ces colonies, parqués une nouvelle fois dans des enclos : « Elle devait renforcer l’idée d’une civilisation supérieure et d’un colonialisme généreux, rappelle Françoise Vergès, cette fameuse mission civilisatrice française. »
Dans l’enceinte du musée national de l’Histoire de l’immigration, anciennement « des Colonies », l’écrivain Alain Mabanckou est convaincu qu’il ne faut pas déboulonner les statues : « Quand on efface quelque chose, on n’efface pas seulement les ignominies qu’ont subies ces personnes, on efface presque les éléments qui pourraient servir au juge pour faire son procès. Le raciste a toujours honte de voir les preuves de son racisme. Il faut les lui montrer en face. »

Des intellectuels noirs organisent en 1956 le premier Congrès des écrivains et artistes noirs. Parmi eux : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, l’Américain Richard Wright… « C’est tout sauf un congrès de victimes, se réjouit l’écrivain, c’est un congrès d’éclaireurs. »
On s’accorde à penser que « le Noir est une invention du Blanc, une invention coloniale ». « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’Histoire », proclamera Aimé Césaire.
Pour Alain Mabanckou, premier écrivain noir à occuper une chaire au Collège de France en 2016, « la négritude ne se serait pas créée en France dans les années 30 s’il n’y avait pas eu les sœurs Nardal. Je pense que la négritude est un courant féminin. »
Jeanne et Paulette, deux intellectuelles noires et pionnières du féminisme en France, tenaient alors salon littéraire et formulaient de violentes critiques contre l’image de la femme noire véhiculée par Joséphine Baker. Celle-ci incarna pourtant aussi une femme émancipée, quelqu’un qui ose…

À partir des années 1970, les Claudettes noires inaugurent à la télévision une nouvelle ère. Mais si, aujourd’hui, les mentalités ont évolué, historiennes, artistes ou actrices témoignent de stéréotypes qui ont la vie dure. En 2018, seize femmes noires ont monté les marches du Festival de Cannes pour dire leur colère de n’être vues qu’à travers le prisme de leur couleur : « Noire n’est pas mon métier ». La comédienne Nadège Beausson-Diagne en fait partie : « Quand on est une femme noire en France, déjà on découvre tout le vocabulaire animalier, raconte-t-elle. Nos corps ne nous appartiennent pas mais, comme dit Spike Lee, “femme noire, c’est la double peine”. Sexisme et racisme… »

« Le Doc Stupéfiant » : Modèles noirs, regards blancs

Avec le cinéaste Jean-Pascal Zadi, le styliste Olivier Rousteing, l’écrivain Alain Mabanckou, les historiens Pap Ndiaye et Pascal Blanchard, l’artiste Abd Al Malik, la journaliste et écrivaine Tania de Montaigne, la chercheuse Maboula Soumahoro, les actrices Firmine Richard et Nadège Beausson-Diagne

Documentaire (90 min - 2020) – Auteures et réalisatrices Aurélia Perreau, Élise Le Bivic – Avec la participation de Léa Salamé – Production Bangumi et France Télévisions

Documentaire diffusé mercredi 14 octobre à 20.50 sur France 5
Le Doc Stupéfiant : Modèles noirs, regards blancs est à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 13 octobre 2020
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