Le retour de Louis-Ferdinand : « Le Doc Stupéfiant - Céline, les derniers secrets »

L’ermite de Meudon refait parler de lui : soixante-quinze ans après leur disparition, on a retrouvé les manuscrits qui lui avaient été volés à la Libération ! À la lumière de cette découverte, « Le Doc Stupéfiant » revient sur l’existence chaotique et baroque d’un écrivain génial et salaud. Vendredi à 20.55 sur France 5.

« Céline : les derniers secrets » © Bangumi

Durant des décennies, l’histoire des manuscrits volés à Louis-Ferdinand Céline a fait figure, pour certains, de pure affabulation. L’écrivain misanthrope et antisémite avait eu beau, après la guerre, geindre, éructer, citer les noms de ceux qui avaient visité son appartement à la Libération, tandis qu’il prenait précipitamment la fuite avec sa femme Lucette et le chat Bébert, il n’était tout de même pas le dernier quand il s’agissait de raconter à peu près tout et son contraire. Pour beaucoup de céliniens, pourtant, il y avait là une sorte de Saint-Graal que les années qui passaient renvoyaient peu à peu et irrémédiablement au mythe. Et voilà qu’en 2019, au moment où disparaissait, à 107 ans, la veuve de l’écrivain, les manuscrits en question refaisaient surface de la plus extravagante manière, au milieu d’un imbroglio qui a épaissi le mystère au lieu de l’éclaircir. Et excusez du peu ! Le dernier grand inédit littéraire publié, une première ébauche d’À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, comportait 75 feuillets ; cette fois, il y en a 6 000 ! De quoi remettre en question ce que l’on pensait savoir de l’œuvre et de l’existence de l’un des plus grands écrivains du XXe siècle… sans doute aussi le plus controversé.
C’est l’occasion, en tout cas, pour ce Doc Stupéfiant de revenir sur le sulfureux docteur Destouches, alias Céline, et de convier pour cela quelques céliniens, les ayants droit de sa veuve, Véronique Chovin et François Gibault, une historienne de l’édition, Anne Simonin, et un lecteur-connaisseur-interprète, Denis Podalydès. Archives en main, si l’on peut dire, Élise Le Bivic et Paul Sanfourche évoquent la Première Guerre mondiale, où le cuirassier Destouches est grièvement blessé, traumatisé et écœuré pour le restant de ses jours. Puis, en 1932, la publication de Voyage au bout de la nuit, qui bouleverse et malmène les lettres françaises (elles ne s’en remettront pas) et fait entrer avec fracas son auteur sur la scène littéraire française et bientôt mondiale. Dès l’échec de Mort à crédit, Céline, aigri, se radicalise et s’envase jusqu’au cou dans un antisémitisme forcené et délirant qui lui fera voir des juifs partout – jusque dans l’entourage d’Hitler – et débiter des pamphlets poisseux et hallucinés. Compromis dans le tout-Paris collabo, il fuit en Allemagne, avec les débris du pétainisme à l’agonie, puis au Danemark, fait de la prison, mène une vie de chien, revient après sept ans d’exil en France, où il est miraculeusement amnistié.

« Le style, c’est l’exagération »
Enfin, dans la maison de Meudon, le vieil ermite aigri et à demi clochardisé fait à l’occasion le cabotin geignard devant les caméras de télévision, entouré de sa ballerine d’épouse, de ses chiens, de ses chats, d’un perroquet qui hurle « salope ! », et termine au galop une œuvre folle, géniale et malaimable. Le 1er août 1961, un mois après la mort de Céline, Alexandre Vialatte lui rendait un singulier hommage : « Le style, c’est l’exagération. Nul n’exagéra plus que Céline. Il a bâti des Parthénons en crottes de chien. La matière est étrange, les monuments grandioses. Ils seraient plus nobles en marbre blanc ; mais ceux qui taillent le marbre blanc n’ont pas la carrure qu’il faudrait pour faire des monuments aussi grands que ceux de Céline. »
Et les manuscrits ? Un mystérieux inconnu les aurait remis en 2006 à Jean-Pierre Thibaudat, ancien journaliste à Libération, avec une condition : ne pas les rendre publics du vivant de la veuve. Le dépositaire tint parole – les ayants droit n’en décolèrent pas. Soixante-quinze ans après leur disparition, les voilà donc, l’écrivain avait dit vrai : deux valises pleines à craquer, 6 000 feuillets (mettons 2 000 pages), certains encore attachés avec des pinces à linge, des pages inédites du Voyage, la fin de Casse-pipe, le manuscrit perdu de Mort à crédit, trois romans inédits, dont Londres, où le narrateur alter ego évoque sa liaison avecune infirmière anglaise et une fille qu’il aurait eue avec elle… Sans doute l’une des plus grandes découvertes artistiques des cent dernières années. On n’en a pas encore fini avec Céline. Ça l’aurait fait bien rigoler.

C.K.G.

« Le Doc Stupéfiant - Céline : les derniers secrets »

C’est l’une des plus importantes découvertes artistiques de ces dernières décennies. La réapparition de milliers de pages manuscrites d’un géant controversé de la littérature du XXe siècle : Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline. Un trésor inestimable que tout le monde pensait perdu : des originaux, des lettres et des projets entiers jamais divulgués. Ces feuillets éclairent sa vie tumultueuse et tonitruante d’un jour nouveau. Son génie littéraire et sa plume, mais aussi sa face sombre, la collaboration, son antisémitisme, et même la piste d’un enfant caché.  Ce mois-ci, Le Doc Stupéfiant suit la trace de ces milliers de pages après plus de soixante-dix ans d’une errance rocambolesque et révèle les derniers secrets de Louis-Ferdinand Céline. Avec des passages inédits de sa prose au style incomparable. 

Documentaire (90 min - 2021 - inédit) – Un film d’Élise Le Bivic et Paul Sanfourche – Production Bangumi et France Télévisions

Diffusé vendredi 19 novembre à 20.55 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv

Publié le 17 novembre 2021
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