Quand la maternité pouvait être honteuse...

La parole est aux mères célibataires dans ce nouvel opus de « La Case du siècle ». Longtemps infantilisées, ostracisées, vilipendées pour avoir enfanté hors mariage, elles se racontent dans un film qui retrace la longue évolution de la société française des années 1920 à aujourd’hui. Dimanche 5 juillet à 22.45 sur France 5. 

Nous, les filles-mères
« Nous, les filles-mères ». © Zadig Productions

À l’heure du mariage pour tous, du recours aux mères porteuses et des procréations médicalement assistées, comment imaginer qu’à une époque pas si lointaine des femmes étaient pointées du doigt pour avoir engendré un enfant dans le célibat. Leur « péché », trop visible, leur valait d’être mises à l’index, le plus souvent, à vie. Car le Code civil, instauré en 1804, interdisait toute recherche de paternité afin de préserver l’héritage des enfants légitimes. Quant à l’Église, elle ne se montrait pas plus clémente à l’égard de ces « filles-mères », qui se retrouvaient ainsi fréquemment abandonnées et sans ressources. Il a fallu le drame de la guerre pour que l’amorce d’un changement se profile. Selon la sociologue et historienne Nadine Lefaucheur, « pendant 14-18, la France a perdu 1,5 million de jeunes hommes [...]. Il y a donc, ensuite, tout un mouvement patriotique pour essayer de déstigmatiser la maternité hors mariage basé sur le fait que “la France a besoin d’enfants”. L’important, c’est que les femmes deviennent mères. Cette politique nataliste de la IIIe République aboutit à la loi de 1920 qui lutte de façon redoutable contre la propagande pour la contraception et l’avortement ».
C’est à cette époque qu’un obstétricien visionnaire, le Dr Adolphe Pinard, préconise la création de structures d’accueil pour femmes enceintes nécessiteuses, les futures maisons maternelles, dont l’existence devient obligatoire dans chaque département avec la loi de 1939, dite du Code de la famille. L’objectif de ces établissements est alors de lutter contre l’abandon à la naissance et la mortalité infantile. « Ce sont souvent des lieux assez retirés, des châteaux au milieu des bois [...]. Les femmes qui le demandent y sont reçues secrètement et gratuitement à partir du septième mois de grossesse et on les garde deux mois après l’accouchement [...]. Ces endroits sont mal perçus par la population, qui considère les filles qui y séjournent comme des p… » explique Nadine Lefaucheur.
On assiste par la suite à la création de la Sécurité sociale, de la DDASS (Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales) ou encore des hôtels maternels, qui hébergent les mères et les petits en bas âge. Mai 68 est aussi passé par là, avec la contraception et la loi sur l’avortement. Mais les préjugés ont la vie dure et, malgré les différentes politiques familiales mises en place au fil des décennies, les témoignages se succèdent et se ressemblent. De « filles-mères », elles sont devenues progressivement des « mères célibataires ». Quel que soit leur âge, toutes racontent le poids de l’opprobre, de l’injustice, de la honte. D’autres, anonymes ou disparues, font entendre leur voix à travers la chanteuse et comédienne Camélia Jordana, qui lit des passages de leurs lettres et journaux intimes. Quant à Nadine Lefaucheur, féministe engagée, elle nourrit le film de ses connaissances historiques et de sa propre expérience.


Morceaux choisis

Roselyne Delaunay: « Fille-mère, ça veut dire un peu fille facile je crois, par rapport aux autres, alors que bien souvent l’homme est autant responsable, il me semble… »

Monique Brullé: « J’avais 20 ans en 68 et la majorité était alors à 21… J’ai adoré cette époque, je me sentais libre. Quand je me suis retrouvée enceinte, on m’a dit “T’aurais pu faire attention”, mais en tant que mineure je n’avais pas le droit à la pilule… Une fille-mère était une paria de la société, rejetée de partout – moi, de mes parents déjà –, donc je suis allée à l’hôtel maternel et j’y suis restée pendant deux ans. On était vraiment infantilisées [...] ; c’était vraiment la prison, parce qu’on surveillait tous nos faits et gestes, nos chambres étaient fouillées, on ne pouvait rien faire par peur du renvoi. Ça a fait gronder la révolte chez moi, et à mon niveau personnel je voulais changer les choses. Seule, c’était impossible, c’est ce qui m’a certainement amenée à rejoindre les groupes-femmes. »

Nathalie Mans: « Je suis née enfant de la DASS et j’ai grandi dans des structures ; j’ai toujours connu des assistantes sociales, des juges [...], donc je pensais que c’était comme ça la vie, qu’un jour on viendrait m’enlever mon petit bébé [...], [alors] je faisais tout pour être une maman parfaite et être sûre que ce petit ne me serait pas retiré. Ma mère a été fille-mère aussi… J’avais besoin que ça s’arrête, donc de croire en moi et surtout de me prouver que je pouvais être une bonne maman. »

Nadine Lefaucheur: « L’accès à la contraception, à l’IVG, a d’une certaine façon amélioré la situation des mères célibataires, mais d’un autre coté le fait qu’elles n’y aient pas recouru ou qu’elles aient échoué renforce l’idée qu’elles sont débiles, qu’elles ne savent pas envisager les conséquence de leurs actes. Avec la contraception et l’IVG, si elles se retrouvent seules, c’est qu’elles l’ont bien voulu… »

Quelques dates 

  • 1945 : création de la Sécurité sociale
  • 1964 : création de la DDASS (Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales)
  • 1966 : création du ministère des Affaires sociales
  • 1967 : loi Neuwirth sur la contraception
  • 1970 : naissance du MLF (Mouvement de libération des femmes)
  • 1971 : première manifestation féministe et en faveur de l’avortement
  • 1972 : loi posant l’égalité des enfants légitimes et naturels
  • 1974 : instauration de la majorité à 18 ans
  • 1975 : loi Veil autorisant l’IVG (interruption volontaire de grossesse)
  • 1982 : loi sur l’anonymat et le remboursement de l’IVG
  • 2018 : centenaire de L’Abri maternel, premier hôtel maternel en France

Nous, les filles-mères  

Retour sur l’histoire oubliée de ces femmes mises au ban de la société durant des décennies pour avoir enfanté hors mariage. En mêlant témoignages et archives, le film déroule les grandes étapes des politiques familiales, de l’après-guerre à nos jours, en se focalisant sur la création des établissements maternels. Et inscrit le combat de ces mères courage dans un mouvement d’émancipation féminine.

Documentaire (61 min - 2020) - Auteure-réalisatrice Sophie Bredier - Production Zadig Productions, avec la participation de France Télévisions - Lecture des lettres Camélia Jordana

Nous, les filles-mères est diffusé dimanche 5 juillet à 22.45 sur France 5 dans La Case du siècle
À voir et revoir sur france.tv  

Publié le 03 juillet 2020
Commentaires
Connectez-vous à votre compte pour laisser un commentaire.