L’affaire Ajar : mascarade

Émile Ajar aurait pu être seulement le nom d’une géniale supercherie, d’une prouesse d’écrivain, d’un pied de nez adressé à la critique et aux lecteurs. Il fut surtout pour son instigateur synonyme de fuite de soi, de farce existentielle, de dépression et de piège mortel. « Romain Gary, le roman du double » de Philippe Kohly dévoile les coulisses de l’une des plus belles mystifications littéraires. Et sans doute la plus tragique. Dans « Passage des arts », sur France 5, samedi à 22.25.

« Romain Gary, le roman du double »
« Romain Gary, le roman du double » © INA

1974. Deux romanciers se côtoient dans les vitrines des libraires : Shatan Bogat et Émile Ajar, tous deux également inconnus au bataillon de la littérature. Le mystère Bogat (Les Têtes de Stéphanie) est rapidement éventé. En fait d’Américain d’origine turque installé en Inde (et portant un nom qui signifie en russe « Satan le riche » !), il s’agit de Romain Gary, poids lourd des éditions Gallimard et prix Goncourt en 1956 pour Les Racines du ciel. Plaisanterie sans conséquence d’un écrivain installé ? Et si Bogat, vite sacrifié, était au contraire un leurre, un contre-feu destiné à protéger la véritable supercherie ? Une mystification d’une ampleur inédite, à ses débuts assez grinçante, à la fin franchement macabre.  Car Ajar – puisque sous ce pseudonyme se cache également Gary – va réussir pendant six ans à faire avaler au monde littéraire et journalistique des couleuvres grosses comme le serpent python Gros-Câlin, héros éponyme de son premier roman. De la poignée d’amis dans la confidence, pas un ne parlera. Chez les Gallimard, seul Claude (le fils) est au courant. Robert, le patron, sa femme Simone, qui dirige Le Mercure de France, s’y laisseront prendre, malgré les doutes de Raymond Queneau, qui siège au comité de lecture. Au rayon des masques, il faut bien dire que Romain Gary, qui se fantasme depuis toujours, moitié par goût de la dissimulation, moitié par angoisse, en imposteur existentiel, n’en est pas à son coup d’essai.
Roman Kacew, le petit Juif de Vilnius (alors Vilna, dans l’Empire russe), fils d’Arieh-Leïb Kacew et de Mina Iosselevna Owczyńska, a à peine connu son père, enrôlé dans l’armée tsariste pendant la Première Guerre mondiale, avant de déserter son foyer. Le gamin se rêvera en fils naturel du célèbre acteur russe Ivan Mosjoukine, s’inventera des origines tatares... Une enfance trimballée entre la Lituanie, la Russie, la Pologne et enfin la France, comme un eldorado. Puis, à Nice, une jeunesse de petit émigré russe, confronté à la xénophobie, flanqué d’une mère impossible dont l’amour gigantesque exige un destin d’exception pour son fils adoré. Pas moins qu’ambassadeur ! De fait, après des études de droit et ses premières tentatives littéraires, Roman Kacew devient l’aviateur dandy et tête brûlée Romain Gary (« brûle ! » en russe) des Forces aériennes françaises libres, capitaine dans le groupe de bombardement Lorraine, héros décoré, compagnon de la Libération… Il sera ensuite diplomate aux Nations unies, consul de France à Los Angeles – portant blue-jeans et cheveux longs, fréquentant la jet-set hollywoodienne, écrivant des romans en anglais –, mari jaloux de la comédienne Jean Seberg, cinéaste moqué (Les oiseaux vont mourir au Pérou, 1968), homme de lettres de renommée internationale, signant des autographes à Paris, Prague ou Budapest, séducteur compulsif et angoissé, cabotin désarmant, gaulliste habillé en beatnik, grand commandeur de la Légion d’honneur, vieux gamin vivant à jamais sous le regard d’une mère morte en silence pendant que son fils allait faire le héros…

La dernière chance

Toutes les pièces du puzzle forment-elles davantage au fond qu’un individu incertain nommé Romain Gary ? Un petit garçon juif pleure toujours en lui et tombe évanoui, foudroyé, un jour de 1966, dans le musée du ghetto de Varsovie. Sa famille paternelle, les Kacew : exterminée ! Et puis, comme toujours chez Gary, dans un mélange de pudeur et d’exhibitionnisme, il jette ses angoisses et ses doutes aux journalistes qui l’interrogent. Pas facile, quand on a pour toujours 17 ans, de vivre dans le corps d’un homme terrorisé par l’approche de la soixantaine, un homme qui s’est promis de ne jamais être contraint de vieillir. Pas facile non plus de vivre avec « la gueule qu’on vous a faite » : le héros, sa légende et ses médailles n’intéressent plus, le romancier est passé de mode, jugé réactionnaire. Un vieil éléphant, en somme. Émile Ajar, c’est la dernière chance, alors qu’on se sent au crépuscule, de recommencer à zéro, d’être un écrivain débutant, autant dire personne, d’être jeune, drôle et désespéré, de séduire à nouveau. 
Et il séduit. Le mystère aidant, Gros-Câlin est un succès de librairie. La plaisanterie s’emballe. La Vie devant soi, en 1975, obtient le Goncourt. Le second, donc, pour Gary. Ce qui est évidemment interdit. La presse et les lecteurs réclament un visage, une histoire. Le visage, ce sera celui de Paul Pavlowitch, petit-cousin de Gary, qui se prête docilement, et peut-être complaisamment, à ce jeu douteux ; l’histoire, un improbable méli-mélo : un médecin poursuivi pour des avortements, installé au Brésil, fixant des rendez-vous à Genève ou Copenhague. La suite, on la connaît : les premiers soupçons, la révélation de l’identité de Pavlowitch et de son lien de parenté avec Gary… lequel tient bon, nie farouchement, mène frénétiquement de front deux œuvres parallèles, s’enfonce dans la dépression. Pseudo, nouveau contre-feu, en 1976, va encore plus loin dans le vertige en se présentant comme le récit halluciné d’un Pavlowitch démasqué et mentalement perturbé qui règle ses comptes avec un oncle menteur et manipulateur qui voudrait se faire passer pour l’auteur de ses livres... alors que c’est Gary-Ajar qui invente un Pavlowitch de fiction pour mieux régler ses comptes avec lui-même ! Qui est le créateur ? Qui est la créature ? Qui tire désormais les ficelles ? Gary, qui promène sa mine éteinte sur les plateaux de télévision, semble devenu son propre pantin, un homme hanté par son dibbouk, son démon. N’avait-il pas prévenu en 1975, l’année du Goncourt d’Ajar, en publiant, sous le nom de Gary, Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable ? Laissant un manuscrit testamentaire, Vie et mort d’Émile Ajar, où il s’explique  – « Je me suis toujours été un autre » – et conclut crânement « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci », le 2 décembre 1980, il fait tomber le dernier masque : à l’aide de son revolver Smith & Wesson modèle 48, Romain Gary se tire une balle dans la bouche.

C.K.G

« Romain Gary, le roman du double »
« Romain Gary, le roman du double »
© Michaël Terraz

« Romain Gary, le roman du double »

Le 2 décembre 1980, Romain Gary, l’inventeur d’un écrivain fictif, Émile Ajar, se suicide. Cinq ans plus tôt, le 17 novembre 1975, le prix Goncourt avait été attribué à sa créature pour La Vie devant soi. Cette mystification – l’aventure Ajar – fut exceptionnelle par sa durée (sept ans, quatre romans), et par l’ampleur du secret gardé. Elle reste unique dans l’histoire de la littérature. Mais, pour emblématique qu’elle fût, elle est d’abord et avant tout celle de Romain Gary. Car, pour celui-ci, véritable aventurier de l’identité, Émile Ajar n’est que l’apothéose d’une vie tout entière placée sous le signe du double.
Né Roman Kacew, il connaît l’exil et doit s’assimiler en France, mais surtout il est profondément marqué par son roman familial : une mère vénérée, une bâtardise réelle ou imaginaire, des vies successives, parfois héroïques, qu’il traverse comme un comédien, toujours sous le signe du clivage et de la division intime. Et au soir de sa vie, il n’est plus qu’un homme seul, extraordinaire tireur de ficelles face à la scène médiatique, qui – manipulant sa marionnette Ajar – passe de la joie enfantine du canular, de la jubilation du succès à l’angoisse d’un cauchemar qui devient piège mortel.

Documentaire (52 min - 2010) - Réalisation Philippe Kohly - Narration Anouk Grinberg - Production Ethan Production, Ina et Alizés Films, avec la participation de France Télévisions

Diffusion dans « Passage des arts » samedi 5 décembre à 22.25 sur France 5
Romain Gary, le roman du double à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 30 novembre 2020
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