La terreur blanche : « Ku Klux Klan, une histoire américaine »

De la fin de la guerre de Sécession à la présidence de Donald Trump, la plus ancienne organisation sectaire, raciste et terroriste n’a cessé de se réinventer et d’incarner les démons de l’Amérique : haine des Noirs, des Juifs, des immigrés et des communistes, fanatisme religieux, violence, crime, corruption... Un documentaire de David Korn-Brzoza, dimanche à 20.55 dans « La Case du siècle » sur France 5.

 

Karl Marx affirmait que les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent deux fois, la première comme tragédie, la seconde comme farce. Mais l’histoire du Ku Klux Klan semble avoir inextricablement lié farce et tragédie. Le folklore grand-guignolesque du Klan fait rire, sa violence épouvante et soulève le cœur.
Tout commence en effet presque comme une blague. En 1865, au lendemain de la guerre de Sécession, et alors que 4 millions d’esclaves noirs sont libérés de leurs chaînes, quelques vétérans de l’armée sudiste vaincue se réunissent à Pulaski (Tennessee) pour boire des bières en évoquant le bon vieux temps – esclavagiste, évidemment. Entre pédanterie, canular, provocation et fantasmes de chevalerie, ils nomment leur club Ku Klux Klan (sans doute d’après le grec kyklos et en référence à leurs origines écossaises) et s’affublent de déguisements évoquant les fantômes des soldats confédérés morts sur les champs de batailles pour aller intimider et agresser les anciens esclaves. À mesure que d’autres groupes se constituent, la violence se déchaîne : coups de fouet, lynchages, meurtres... En 1868, à l’approche des élections présidentielles, le Klan est responsable de plus de mille exécutions en quatre semaines. La répression du gouvernement fédéral s’abat sur le Sud et, en quelques années, le Klan est officiellement détruit. Peu importe, ses valeurs se sont diffusées et le message est passé : les Blancs restent les maîtres, malheur aux Noirs qui refusent de rester à leur place. La ségrégation est installée pour un siècle.

« Naissance d’une nation » : une publicité de 180 minutes pour le Klan
Au début du XXe siècle, c’est l’industrie cinématographique naissante qui va ressusciter le Klan. En 1915, D.W. Griffith triomphe avec Naissance d’une nation (Birth of a Nation), qui adapte à l’écran The Clansman: A Historical Romance of the Ku Klux Klan, roman médiocre et militant de Thomas Dixon Jr. (1905). Si le film est encore considéré comme un chef-d’œuvre – et le premier blockbuster de l’histoire – il est aussi une relecture romantique, approximative et profondément raciste de la guerre de Sécession où le Klan est représenté de façon fantaisiste en chevalerie moderne défendant les femmes blanches menacées par des hordes bestiales et lubriques de Noirs (l’obsession pour la sexualité des Afro-Américains est une constante du racisme blanc). Un ancien prédicateur, William Joseph Simmons, flaire tout l’intérêt de cette publicité de 180 minutes et va s’employer à faire du nouveau Klan, dont il se proclame « Sorcier impérial », un produit dérivé du film. Capitalisant sur son imagerie – cagoules, croix enflammées, etc. –, il crée avec l’aide de deux publicitaires un fatras de rituels, de cérémonies sécrètes, de jeux de mots puérils (Klavaliers, Klonversation, Klonvokation...) et de titres hiérarchiques plus ou moins bouffons (Titan, Grand Dragon, Cyclope exalté, Douze Terreurs...), le tout répertorié dans un livre... le Kloran !

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Ku Klux Klan, une histoire américaine
© Ball State University Archives & Special Collections / Roche Productions

Mais ce deuxième Klan est aussi une entreprise, un business très américain qui aspire de la base au sommet, des Klansmen à leur chef, des sommes immenses d’argent, d’autant que le nombre des adhésions s’envole, passant rapidement de 2 000 à 30 000. En 1925, 40 000 militants défilent à Washington à visage découvert. Bientôt, le Klan devient l’un des plus importants mouvements politiques de masse, revendiquant 4 millions de membres, organisant des pique-niques géants, des concours de beauté, des compétitions sportives, possédant ses journaux, son mouvement de jeunesse, faisant élire des sénateurs, des gouverneurs, des représentants, faisant voter la loi de 1924 qui institue des quotas d’immigrants en faveur des pays d’Europe du Nord. Il est devenu fréquentable. Pourtant, ses haines se diversifient : il est désormais anti-immigrants, anti-urbain, anticommuniste, antisémite, anticatholique, etc. Et dans l’ombre, le crime... Mais dès les années 30, la roue tourne : miné par les scandales (le puissant Grand Dragon de l’Indiana viole et assassine sauvagement son assistante), affaibli par la révélation de son entreprise de corruption de la classe politique, discrédité par son alliance avec les néo-nazis américains du Bund, étranglé par un redressement fiscal monumental, le Klan s’effondre.

« Kiss my ass ! » (« Allez vous faire foutre ! »)
Il va lui être accordé une troisième vie. Au début des années 50, dans les États du Sud, les Noirs, citoyens de seconde zone, restent à la porte d’une société touchée par la grâce de la croissance, de la prospérité et du bien-être. Mais le système craque. En mai 1954, la Cour suprême des États-Unis a jugé la ségrégation anti-constitutionnelle. Un an plus tard, Rosa Parks la juge insupportable : elle refuse de céder sa place dans un bus. Au mouvement des droits civiques et à la non-violence du révérend King répond la répression policière la plus brutale – le sinistre gouverneur d’Alabama, George Wallace, est clair : « La ségrégation maintenant, demain et pour toujours ». L’extrême droite ressort les robes blanches, les cagoules pointues et les croix enflammées. Une bombe cause la mort de quatre fillettes noires dans une église de Birmingham (Alabama), trois militants – dont deux blancs –sont enlevés et assassinés dans le Mississippi, une autre est abattue au volant de sa voiture, etc. Les procès, quand ils ont lieu, sont des blagues, révélant une société vérolée par le Klan : les Klansmen sont sur les bancs des accusés, dans les rangs de la police, dans les jurys, parfois ils sont même juges. À Washington, G. Edgar Hoover, le patron du FBI, bloque les dossiers. Il a choisi son camp : la lutte contre les communistes et les militants des droits civiques. Paradoxalement, la violence du Klan va se retourner contre sa cause (perdue) et jouer en faveur des droits civiques : elle finit par écœurer et scandaliser les Blancs les plus modérés. Le tiède président Lyndon B. Johnson lui-même est forcé d’agir et oblige Hoover à lancer le programme COINTELPRO (Counter Intelligence Program) contre les chefs du Klan. De vrais procès feront le reste. L’impunité est terminée. Bill Baxley, procureur d’Alabama, menacé de mort, peut se permettre de répondre par courrier « Kiss my ass ! (Allez vous faire foutre !) » Pour la première fois des condamnations à la prison à vie ou à la peine de mort seront prononcées pour des meurtres de Noirs.
Quelle sera la prochaine vie du Klan, qui a troqué depuis ses robes et ses symboles d’un autre âge contre les treillis militaires et les tatouages des néo-nazis ? Émietté, groupusculaire, connecté, solitaire (l’attentat d’Oklahoma City en 1995), le terrorisme d’extrême droite états-unien est plus difficile à pister. Mais la présidence de Donald Trump et l’attentat de Charlottesville, en Virginie, ont montré que les démons sont toujours prêts à ressortir de leur boîte – et certains politiques veulent bien les y aider –, alimentés par la terreur blanche, la grande trouille d’une Amérique blanche, protestante et conservatrice, hantée par le déclassement, le mélange, l’impureté du sang, la perte du pouvoir, le manque de virilité, le vol de son pays, le « remplacement », etc. Selon certaines projections démographiques, dans un quart de siècle, les Américains blancs seront une minorité parmi d’autres, puisqu’ils représenteront moins de 50 % de la population...

C.K.G.

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Ku Klux Klan, une histoire américaine
© Library of congress / Roche Productions

Les intervenants 

  • Adam Green est professeur d’histoire africaine-américaine et d’histoire urbaine à l’université de Chicago.
  • Avery Rollins a travaillé 30 ans au FBI.
  • Bernard Lafayette Jr fut un militant des droits civiques, proche de Martin Luther King et partisan de la non-violence. 
  • Bill Baxley fut, de 1971 à 1979, le procureur de l’État d’Alabama (le plus jeune procureur de l’histoire des États-Unis).
  • Cecil Moses a été agent du FBI pendant 42 ans. 
  • Chris Buckley est un ancien membre du Klan. Il fait aujourd’hui partie de l’association Parents for Peace qui lutte contre l’extrémisme.
  • Dale Long est l’un des survivant de l’attentat de l’église baptiste de la 16e Rue à Birmingham, Alabama, le 15 septembre 1963, qui fit de fit de nombreux blessés et provoqua la mort de quatre fillettes noires.
  • David Cunningham est professeur à l’Université Washington de Saint Louis, Missouri, spécialiste du Vieux Sud à l’époque des droits civiques. 
  • Elaine Frantz est historienne de la violence, du genre et de la race au XIXe siècle. 
  • Linda Gordon est professeure d’histoire à l’université de New York.
  • Mark Potok est journaliste. Il a travaillé pendant plus de vingt ans pour le Southern Poverty Law Center, ONG spécialisée dans la surveillance des groupes d’extrême-droite.

 

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Ku Klux Klan, une histoire américaine
© Library of congress / Roche Productions

Ku Klux Klan, une histoire américaine

1re partie : Naissance d’un empire invisible
En 1865, une poignée de vétérans sudistes de la guerre de Sécession fonde une société secrète : le Ku Klux Klan. Très vite, le Klan fait régner la terreur parmi les Noirs récemment affranchis. Meurtres et lynchages se multiplient. À Washington, le Congrès lance l’offensive contre l’ « Empire invisible », qui est officiellement détruit en 1872. Le Ku Klux Klan renaît en 1915 grâce au film Naissance d'une nation de David W. Griffith. Sous l’impulsion de ses leaders, il s’adapte à une Amérique en pleine mutation et élargit son commerce de haine. 

2e partie : Résurrections
Confronté au mouvement des droits civiques, le Ku Klux Klan est de nouveau en ordre de marche dans le sud des États-Unis. Avec la complicité des autorités locales, les partisans de la suprématie blanche se déchaînent dans les années 1960. Leurs crimes choquent l’opinion publique. Sous la pression politique, le FBI passe à l'offensive. Résultat : dans les années 70, le Klan ne compte plus que quelques milliers d’adhérents...

Documentaire (2022 - inédit) - Durée 2 x 52 minutes - Un film de David Korn-Brzoza - Narrateur Lucien Jean-Baptiste - Conseiller historique Pap Ndiaye - Production Roche Productions - Coproduction ARTE France - Avec la participation de France Télévisions - Avec le soutien du Centre National du Cinéma et de l’image animée, de la Procirep - Société des producteurs et de l’Angoa

Diffusion dimanche 29 mai dans « La Case du siècle », à 20.55 sur France 5
À voir et à revoir sur france.tv

 

Publié le 27 mai 2022
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