La science a mauvais genre

Aujourd’hui, les femmes n’occupent qu’un tiers des emplois dans les sciences. En dressant le portrait et le parcours (du combattant) de quatre femmes scientifiques, la réalisatrice Laure Delalex s’interroge sur les causes de cette disparité et l’avenir de la société que nous sommes en train d’écrire. Diffusé dans le cadre de la Fête de la science, « La science a mauvais genre » est un documentaire aussi captivant qu’alarmant, à découvrir dans « Infrarouge » ce mercredi sur France 2.

« La science a mauvais genre ». © J2F Prod

« Être une femme en sciences, c’est dur ! »
« Ça m’est arrivé d’être la seule, même la première femme dans une équipe, et ce n’est pas toujours facile. »
« On m’a dit : “Toi, c’est bien, tu présentes bien.” On est là pour être scientifique, pas pour être jolie. »
« On nous dit qu’on ne peut pas voir en 3D, que les maths, c’est pas pour nous… »

Elles s’appellent Solène, Mathilde, Agathe et Zoé. Elles sont respectivement ingénieure en génie mécanique, chercheuse en biologie près du cercle polaire, développeuse en informatique et étudiante à l’École polytechnique.
Toutes ont choisi une carrière scientifique. Avec moins d’un tiers de femmes dans les sciences, elles portent aujourd’hui les espoirs d’une génération pour qui la science a mauvais genre. « Pour celles qui tentent de se faire une place parmi les hommes, c’est souvent le parcours du combattant, entre sexisme et défiance, explique la réalisatrice Laure Delalex. Elles se sentent illégitimes et souffrent des stéréotypes qui pèsent sur elles : en sciences, les femmes seraient moins douées que leurs homologues masculins… Un cliché faux, mais qui a la vie dure. » Pourtant, comme le rappelle le Dr Pascal Huguet, chercheur au CNRS qui travaille sur ces stéréotypes depuis vingt ans, « il n’y a pas d’arguments scientifiques, sérieux, incontournables pour dire que les filles seraient moins compétentes dans les sciences. Il y a bien des différences, soit à l’avantage des garçons, soit à l’avantage des filles (…). Mais pas de différences assez grandes pour justifier les inégalités que l’on trouve ensuite dans la société pour l’accès à l’emploi dans les carrières scientifiques. » 
Mais son constat va encore plus loin. Et les résultats de ses expériences menées pour mesurer l’impact des stéréotypes sur les performances sont troublants. Lors de tests de calcul mental effectués sous IRM, la simple suggestion, avant le test, d’une différence de résultats entre femmes et hommes (sans dire à quel avantage) provoque une suractivité du cerveau chez les femmes qui les rend moins performantes. « Le simple fait d’évoquer des différences est quelque chose qui est susceptible de provoquer concrètement des différences », explique le chercheur. Une conclusion qui en dit long sur l’impact du stéréotype sur les performances et, surtout, sa capacité à maintenir la femme en dessous de ses compétences.

La Science a mauvais genre
« La science a mauvais genre ».
© J2F Prod

Faire sa place

Solène, ingénieure en génie mécanique dans un atelier naval, a dû faire sa place dans un secteur occupé à 98 % par les hommes. Elle qui envisageait une carrière plus « féminine », dans le design ou la mode, s’est finalement laissé convaincre par son prof de maths. Après avoir été prise pour la stagiaire ou s’être fait appeler « miss », Solène s’épanouit dans son métier. « J’adore être ingénieure, je suis utile, les gens comptent sur moi et me font confiance », explique-t-elle fièrement. Et pour apporter encore un peu plus sa pierre à l’édifice de la parité, Solène s’investit dans l’association « Elles bougent » afin de susciter des vocations scientifiques chez de jeunes collégiennes qu’elle accueille dans son atelier. Mieux vaut tenter, en effet, de briser les chaînes le plus tôt possible. Car si la part des femmes ingénieures a augmenté dans les années 1990, elle a ralenti depuis les années 2000, pour stagner depuis cinq ans à 22 %. 
Mathilde, biologiste et chercheuse en Norvège, se heurte à un plafond de verre. Malgré ses recherches, elle ne parvient pas à obtenir, contrairement à ses homologues masculins, de postes fixes à responsabilités… Et souffre du sexisme ambiant et d’un manque de reconnaissance. « Dans le travail que je fais, ma participation est souvent oubliée au cours du temps, et c’est inconfortable de le rappeler à une équipe d’hommes », souligne-t-elle.
Agathe, elle, a dû faire sa place dans l’univers du numérique. Mauvaise en maths, on lui interdit tout espoir de faire carrière dans l’informatique. Par des chemins détournés, elle y est quand même parvenue. « Je suis ce que je voulais être », déclare-t-elle comme une victoire, même si dans l’industrie du code, un secteur où les femmes sont transparentes, il faut gagner une légitimité et ne pas hésiter à « montrer les crocs » après avoir vaincu personnellement une forme d’autocensure. Un combat qui n’est pas gagné puisque, avec les mathématiques, les sciences du numérique détiennent le triste record avec 10 à 15 % de femmes en moyenne (un comble quand on sait qu’Ada Lovelace est la première personne à avoir écrit un programme informatique !). Un constat qui n’a pas manqué d’alerter le mathématicien Cédric Villani : « Dans un monde où l’on manque de scientifiques, on ne peut pas se payer le luxe de se passer de la moitié de l’humanité. Si on laisse les choses se faire, ça s’aggravera, déplore-t-il. Les déterminismes culturels sont tels que la bataille sera perdue. Les sciences font partie de ce qui engendre le monde du futur, c’est un devoir que les femmes y soient associées de façon très importante. » À travers ce constat alarmant, et bien au-delà du problème de la parité, se pose effectivement la question de cet avenir que nous sommes en train de construire… « Étant donné la part croissante des technologies dans notre quotidien, est-on prêt à accepter que le monde de demain soit façonné seulement par des hommes et pour les hommes ? » interroge la réalisatrice.

« La science a mauvais genre » en avant-première au Musée des arts et métiers

Dans le cadre de la Fête de la science,  France Télévisions organise, en partenariat avec le Conservatoire national des arts et métiers,  une master class (projection-débat) autour du film documentaire, le mardi 5 octobre après-midi. Des lycéens pourront ainsi découvrir le film en exclusivité, avant de débattre avec la réalisatrice et plusieurs experts.
Dans la soirée, une projection en avant-première est également organisée, en présence de l’équipe du film (auteur, réalisatrice, producteurs) et de nombreux intervenants. Retrouvez le programme détaillé ici.

La Science a mauvais genre
« La science a mauvais genre ».
© J2F Prod ​

Infrarouge : La science a mauvais genre

Aujourd’hui, les femmes ne représentent qu’un tiers des emplois dans les sciences, et parfois moins de 15 % dans les secteurs comme les mathématiques ou le numérique. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Avec un quotidien de plus en plus scientifique et technologique, sommes-nous prêt.e.s à accepter que le monde de demain soit façonné surtout par des hommes et pour les hommes ? Quelle société sommes-nous en train d’écrire ?
Ce film explore ces questions à travers les portraits de quatre femmes scientifiques françaises : Solène, ingénieure en génie mécanique sur les Chantiers de l’Atlantique ; Mathilde, chercheuse en biologie près du cercle polaire ; Agathe, développeuse en informatique, et Zoé, étudiante à l’École polytechnique. Ces scientifiques représentent les espoirs d’une génération qui en a assez d’une science qui a mauvais genre…
À travers leur quotidien, ces femmes dévoilent souvent un parcours du combattant, entre sexisme, défiance et plafond de verre. Elles se sentent illégitimes, et souffrent du stéréotype qui pèse sur elles : en sciences, les filles seraient moins douées que leurs homologues masculins. Un cliché faux, mais qui pénalise les femmes, comme le montre le film lors d’une expérience sous IRM… Le documentaire donne aussi la parole aux hommes, comme au lauréat de la médaille Fields Cédric Villani, qui alerte sur l’aggravation des inégalités.
Heureusement, des solutions existent pour ouvrir la porte des sciences aux femmes. Au sein de l’Éducation nationale, bien sûr, qui doit susciter les vocations féminines, mais aussi à l’étranger. Le film nous emmène notamment en Suisse et en Norvège, où des mesures font enfin bouger les lignes.
 
Magazine – Présentation Marie Drucker 
Documentaire (64 min) – Réalisation Laure Delalex – Auteurs Thomas Levy et Laure Delalex – Production J2F Production et APC Productions, avec la participation de France Télévisions

Diffusion mercredi 6 octobre à 23.15 sur France 2
À voir et revoir sur france.tv dès le dimanche 3 octobre

À l’occasion de la Fête de la science, France Télévisions, partenaire de l’événement, propose une programmation spéciale sur ses antennes linéaires et non linéaires.

Publié le 30 septembre 2021
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