Ces pauvres petites mains de la si riche vigne

Ce sont des vins prestigieux dont la renommée dépasse depuis longtemps nos frontières. Des crus classés, hors de prix. Des vignobles que les plus grandes fortunes s’arrachent. Dans le Bordelais coexistent deux mondes, ceux qui s’enrichissent et les autres, qui travaillent sans compter pour nous offrir ce précieux nectar. Mais à quel prix et dans quelles conditions ? « Les Raisins de la misère », c’est à voir ce jeudi à 22.50 sur France 3.

« La Ligne bleue : Les Raisins de la misère ». © Flach Film Production

La vigne, c’est tout un art. Ce n’est pas juste couper.

Pour faire du bon vin, il faut la main de l’homme. S’il n’y a pas la main de l’homme, il y aura simplement du vin, mais il n’y aura pas la qualité.

André Leman, ouvrier viticole à Sauternes

Ce n’est pas l’usine ou la mine, et pourtant le travail y est aussi éreintant qu’inintéressant financièrement. Il existe, vous le devinerez, des disparités entre ceux qui s’occupent de la taille, de l’entretien, de la récolte de la vigne, de la mise en fût et les autres, qui vendent du rêve en bouteille. La franchise étant de mise, tous les exploitants viticoles ou vignerons ne sont pas à mettre dans le même panier. Tous ne recherchent pas le profit au détriment des conditions de vie ou de travail de leurs salariés et tous n’acquièrent pas des domaines pour leur seule renommée ou pour s’étendre davantage. « Quand j’ai rencontré des travailleurs de la vigne, qui aujourd’hui sont à la retraite, ils avaient des souvenirs assez précis de voir le propriétaire du château embaucher leur mère pour, par exemple, garder les enfants, faire la cuisine, précise Ixchel Delaporte(autrice du livre Les Raisins de la misère et coauteure du documentaire). C’est-à-dire que le propriétaire s’intéressait quand même à ce qui se passait sur le terrain, il venait, il regardait. Ça faisait une société, ça faisait du lien. Petit à petit, ce paternalisme s’est effacé et ce lien, il n’existe plus. Aujourd’hui, ce sont des univers qui se côtoient et qui ne se croisent jamais. »

Les saisonniers qui arrivent sur Pauillac, le seul endroit quon leur propose, cest la déchetterie, parce quil ny a rien dautre. Ils nont pas de quoi aller aux toilettes, ils nont pas de quoi se doucher, ils nont pas de quoi manger. Cest juste des conditions horribles.

Hélène Delmouly, habitante de Pauillac

Un couloir de la pauvreté

Dans cette région connue mondialement pour ses grappes et les grands crus qui en découlent, une partie des saisonniers ou ouvriers de lor rouge vivent sous le seuil de pauvreté et dans des conditions précaires (voire déplorables). Des petites mains laborieuses qui sactivent pourtant à rendre la terre, la vigne fertiles en toutes saisons, mais pour quelle contrepartie ? Ils ne sont pas les seuls à être lésés. Les exploitants de taille humaine résistent encore, mais pour combien de temps ? Et que dire des villages qui se meurent à quelques encablures de ces beaux domaines ? Ne croyez pas que laura et le prestige des vins de Bordeaux suffisent à embellir, entretenir ou enrichir les nombreuses cités alentours. « Le risque que l’on peut connaître dans nos villages, explique Dominique Fédieu, maire de Cussac-Fort-Médoc, c’est une sorte d’incompréhension entre des châteaux qui sont présents dans les villages mais qui tournent sur eux-mêmes et ne font pas profiter, autour d’eux, de tous les bienfaits économiques qu’ils peuvent avoir de leur côté. Ces grands châteaux, ils peuvent fonctionner en vase clos sans finalement vouloir croiser le moindre autochtone. » Viticulteur en agriculture biologique d’une propriété familiale, Dominique Fédieu se définit comme un patron ouvrier, aussi respectueux de la terre que des hommes qui l’entretiennent. Lui serait pour un partage plus équitable des retombées économiques de ce précieux nectar. « Il peut y avoir des propriétés prestigieuses dans des villages plutôt pauvres économiquement, et un des moyens de mieux répartir les richesses territorialement, c’est bien via l’impôt. Les exploitants agricoles n’ont pas d’impôt sur les sociétés. C’est-à-dire qu’un château viticole ne paye pas d’impôt sur les sociétés. Peut-on considérer qu’une entreprise qui est plus une entreprise viticole apparentée au monde du luxe continue à bénéficier du statut “protecteur” de l’exploitation agricole ? […] S’il y avait un système fiscal plus juste, ça permettrait au territoire de se porter mieux et ça rejaillirait automatiquement, et là il y aurait du ruissellement. »

 

On est donc tout près de Saint-Émilion, et à la fois on est très loin [...]. Il y a un canyon entre nous. Mais sans la main-d’œuvre qui vient dici tous les jours, qui se déplace en camion et qui va à 5 heures du matin embaucher dans les rangs de vigne de Saint-Émilion, on ne remplirait pas des tonneaux et des tonneaux de vin en grands crus classés.

Joanna Bertin, ancienne saisonnière, Castillon-la-Bataille

Extrait de la note d’intention d’Ixchel Delaporte

« Un jour, je découvre une note de l’Insee décrivant l’existence d’un “couloir de la pauvreté” partant du Haut Médoc, longeant la Garonne et la Dordogne et se refermant à Marmande. Long de 250 kilomètres sur 50 kilomètres de large, ce territoire renferme un taux d’allocataires du RSA particulièrement élevé.
Jamais je n’avais entendu parler d’un semblable “couloir” ailleurs en France. Or la carte de la pauvreté coïncide avec celle des grands crus bordelais et ses itinéraires œnotouristiques : Médoc, Saint-Émilion, Sauternes. Sur cette carte de la pauvreté, je retrouve les propriétés et vignobles appartenant aux dix plus grosses fortunes de France : Bernard Arnault (LVMH), Wertheimer (Chanel), Gérard Mulliez (Auchan), Dassault, François Pinault (Kering).
 »

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Dans le carnet du vigneron…

Chaque mois, dans la culture de la vigne, tu tinvestis,

La taille, le palissage et leffeuillage, tu soigneras,

Les maladies comme le mildiou ou loïdium, tu éviteras,

Le cycle végétatif, tu respecteras,

Les conditions météorologiques, tu surveilleras,

La nouaison et la véraison, tu guetteras,

La date des vendanges, tu décideras.

L’année du vigneron

La Ligne bleue : Les Raisins de la misère

Mondialement réputée pour ses grands crus classés et ses châteaux inscrits aux Monuments historiques, la région du Bordelais est une figure de proue de l’excellence à la française. Mais cette carte postale idyllique a aussi sa part d’ombre. Ce film donne la parole aux oubliés du monde des vins fins : les travailleurs de la vigne. Œuvrant dans des conditions de plus en plus précaires, mettant leur santé en péril, nombreux sont ceux qui refusent la fatalité et tentent de faire bouger les choses.

Les intervenants
Alain Déjean, viticulteur, Domaine Rousset Peyraguey, à Sauternes
David Bolzan, directeur, Château Lafaurie-Peyraguey
Stéphanie Lachaud, historienne du vin
Ixchel Delaporte, autrice des Raisins de la misère
André Leman, ouvrier viticole à Sauternes
Bernard Farges, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux
Hélène Delmouly, habitante de Pauillac
Marie-Lys Bibeyran, saisonnière dans le Médoc
Jacques Barbier, saisonnier
Matthieu Bordes, directeur, Château Lagrange
Francis Gardelle, ancien syndicaliste, Château Latour
Dominique Fédieumaire de Cussac-Fort-Médoc
Joanna Bertin, ancienne saisonnière à Castillon-la-Bataille
Loli, saisonnière espagnole

Documentaire (54 min – inédit) – Auteurs et réalisation Ixchel Delaporte et Olivier Toscer – Production Flach Film Production, avec la participation de France Télévisions, Public Sénat et le Centre National du Cinéma et de l'image animée

Ce documentaire est diffusé jeudi 14 octobre à 22.50 sur France 3
La Ligne bleue : Les Raisins de la misère est à voir et revoir sur France.TV

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