Celle par qui le scandale arrive : « Irène Frachon, droit au cœur »

Le 29 mars dernier s’achevait le procès pénal fleuve dit « du Mediator », du nom d’un médicament commercialisé par les laboratoires Servier. La réalisatrice Anne Richard a suivi pendant les neuf mois d’audiences la principale lanceuse d’alerte dans ce qui restera l’un des plus grands scandales sanitaires français. Dans « La ligne bleue », jeudi à 22.30 sur France 3.

« Irène Frachon, droit au cœur ». © Vidéo de poche

Irène Frachon entend des voix. Celles de centaines de victimes du Mediator répétant « Servier, que m’as-tu fait ? ». Elle montre aux journalistes leurs visages dans l’album photo qu’elle a apporté. Mais elle n’en dira pas plus. On est fin septembre 2019, quand s’ouvre le procès longtemps différé des laboratoires Servier et de l’Agence française de sécurité du médicament et des produits de santé (ex-AFSSAPS). Cela fait quatorze ans qu’elle refuse de se taire mais, cette fois, elle est témoin, et elle a décidé de ne plus intervenir dans les médias durant les six mois que devrait durer le procès, réservant ses commentaires pour la caméra d’Anne Richard. « Les victimes de Servier, c’est toute ma vie de médecin. Depuis que j’ai 25 ans, je m’occupe de gens qui ont été empoisonnés par les laboratoires Servier, d’abord par l’Isoméride, puis par le Mediator. Je ne peux pas supporter ce qu’on a fait à ces gens ! Je ne peux pas croire qu’ils aient vécu ça parce que des salauds les ont empoisonnés. Ni que la société française laisse cela impuni. » Le ton est donné. Irène Frachon maîtrise sa colère mais elle avoue être toujours « folle de rage ». Cela lui a été parfois reproché. Certains l’ont même accusée d’avoir un ego surdimensionné, d’être narcissique, ou pire. En octobre 2019, tandis qu’elle s’apprête à être auditionnée, elle incarne en tout cas, aux yeux des victimes présentes, de la trentaine d’avocats représentant 6 500 personnes parties civiles, des journalistes qui ont fait le déplacement, mais aussi d’Anne Richard, qui la suit depuis longtemps déjà, l’image d’une indéfectible ténacité.

« Irène Frachon, droit au cœur »
« Irène Frachon, droit au cœur ».
© Vidéo de poche

Des couloirs du tribunal de Paris à la maison bretonne d’Irène Frachon, face à l’océan, en passant par le CHU de Brest, où celle-ci exerce comme médecin pneumologue, la réalisatrice, à l’aide d’images qu’elle a filmées au cours des dix dernières années*, retrace une histoire folle qui semble connaître enfin son épilogue et dessine le portrait d’une femme révoltée et rigoureuse : à l’issue de sa présentation des faits au procès, beaucoup dans la salle ont tenté de l’applaudir.
En 2007, Irène Frachon est l’une des premières à faire le lien entre l’utilisation du Mediator des laboratoires Servier dans le traitement du diabète et certaines affections cardiaques mortelles qui lui rappellent les effets de l’Isoméride, produit par les mêmes laboratoires et interdit depuis 1997. Pendant deux ans, lors d’opérations à cœur ouvert ou d’autopsies, elle photographie des valves cardiaques abimées, recense les cas de valvulopathies, alerte quatre fois l’AFSSAPS et met en cause une molécule présente dans les deux médicaments : le norfenfluramine, une amphétamine à l’action anorexigène – en clair, c’est un coupe-faim – et à la dangerosité déjà connue. En 2009, une étude de la Caisse d’assurance maladie confirme. Le Mediator est retiré du marché. Fin de la première partie du scandale et début de son volet judiciaire : dépôts de plaintes, enquête préliminaire, mises en examen, instruction, contestation des procédures…, tandis que les laboratoires Servier nient farouchement toute volonté de tromperie et prétendent qu’aucun indice ne pouvait laisser supposer le danger jusqu’au retrait. Jacques Servier évoque même un complot entretenu par « une certaine mafia ». De son côté, la mission d’information parlementaire, présidée par le député Gilbert Bapt, conclut à une grave carence en matière de pharmacovigilance de la part de l’Agence du médicament.

517 heures d’audiences et de débats

Qui se retrouve donc, elle aussi, dix ans plus tard, sur le banc des accusés aux côtés des laboratoires Servier et de leur ancien numéro 2, Jean-Philippe Seta (le numéro 1, Jacques Servier, est décédé en 2014 à 90 ans). Alors que le nombre de morts est estimé à environ 2 000… De ce qui se joue hors champ au tribunal de Paris ne nous parvient que l’écho : l’attente, les retrouvailles, les commentaires, les mauvaises nouvelles d’une malade dont l’état de santé s’aggrave, l’enregistrement de leurs sujets par des journalistes de radio, l’arrivée des victimes appelées à témoigner – tel Michel Due : trente opérations, dont quatre en cinq mois –, celles des prévenus, dont on ne connaissait que le nom, celles des anciens experts de l’Agence du médicament, dont certains sont accusés d’avoir été rémunérés par Servier. Les six mois sont devenus neuf, en raison d’une interruption due au premier confinement. Les avocats des parties civiles réclament un jugement exemplaire. Le réquisitoire du parquet est très sévère. Les avocats de la défense tiennent bon. Face aux journalistes : après tous ces « propos fallacieux », « on va vous dire la vérité, maintenant »… 517 heures d’audience et de débats. Le plus long procès de l’histoire judiciaire française après celui de Maurice Papon.
Neuf autres mois d’attente du délibéré et nous voilà le 29 mars 2021. Irène Frachon est soulagée : tromperie aggravée pour Servier et Jean-Philippe Seta ; à quoi s’ajoute, pour eux ainsi que pour l’Agence du médicament, blessures et homicides involontaires. Mais elle est aussi frustrée : les sanctions pénales sont faibles, bien en dessous du réquisitoire. Anne Richard conclut son film sur cette phrase : « Dix ans plus tard, je me demande : le combat d’Irène pourrait-il un jour s’arrêter ? » Rien n’est moins sûr : le 8 avril, après l’appel du parquet de la relaxe des délits d’obtention indue d’autorisation de mise sur le marché et d’escroquerie, les avocats des laboratoires Servier ont annoncé qu’ils faisaient également appel du jugement. Ceux des parties civiles en ont fait autant.

C.K.G.

* Anne Richard a consacré en 2011 un premier documentaire à Irène Frachon et à son combat, L’Affaire Mediator.

« Irène Frachon, droit au cœur »

« Cela fait dix ans qu’Irène Frachon l’attend, ce moment où, face à la mer, elle pourrait se satisfaire du délibéré des juges dans le procès hors norme dit “du Mediator”. Irène Frachon, pneumologue à l’hôpital de Brest, est “celle par qui le scandale est arrivé”. Celle qui a lancé l’alerte de ce médicament nocif devant les autorités pour le faire interdire, l’a relayée dans les médias pour en faire une affaire, puis portée jusque devant les tribunaux. Cela fait dix ans qu’elle l’attend. Et quelque part moi aussi. Depuis que j’ai commencé à la filmer, à l’été 2010 à Brest, alors seule dans son combat. La vérité judiciaire pourrait-elle en proposer une fin ? » Anne Richard

Documentaire (60 min – 2021) – Réalisation Anne Richard – Production Paris Brest Productions, avec la participation de France Télévisions / France 3 Bretagne

Diffusé dans La Ligne bleue, jeudi 29 mars à 22.30 sur France 3
Irène Frachon, droit au cœur est à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 28 avril 2021
Commentaires