« Des fraises pour le renard » : une agriculture à l’écoute du monde sauvage

Vivre en bonne harmonie avec la faune et la flore sauvages, tel est le choix de certains agriculteurs. Plus qu’un sacerdoce, c’est une volonté assumée de prouver les bienfaits d’une telle cohabitation. Les auteurs du documentaire « Des fraises pour le renard » se sont intéressés à trois d’entre eux. Leur quotidien est à découvrir jeudi à 23.15 sur France 3.

« La Ligne bleue - Des fraises pour le renard ». © Le Cinquième Rêve

Aurions-nous à ce point oublié nos origines pour maltraiter avec tant d’ardeur notre espace commun ? Cette planète que nos aïeuls ont arpentée, ensemencée, cultivée et façonnée. Sur laquelle cohabitaient déjà, bien avant eux, des mammifères et des invertébrés, des plantes aquatiques et des végétaux terrestres. Une véritable aubaine pour les fameux chasseurs-cueilleurs, nos ancêtres à tous. Alors que des Sommets s’enchaînent pour tenter de réguler nos funestes actions en matière de pollution, il est des hommes qui, plutôt que d’attendre de vaines décisions, ont choisi de renouer le contact avec tout ce que notre terre compte de sauvage. Et de préserver, pour ne pas dire « sauver », des espèces et des plantes en voie d’extermination, voire d’extinction. 

Ils sont vent debout contre les institutions qui musèlent nos campagnes, conditionnent les fermages pour plus de rentabilité, alors qu’eux parient sur des lendemains à taille humaine au cœur d’une nature apaisée, forts des résultats qu’ils ont obtenus en adaptant leur comportement à leur environnement. Ne les prenez ni pour des hurluberlus ni pour des savants fous, ils ont la passion de l’agriculture et de l’élevage. Et ont depuis longtemps compris que l’avenir, tel qu’on nous le prédit, peut être modifié positivement et durablement.

D’ailleurs, pour s’en convaincre, il suffit de pousser vers l’ouest, où une révolution se prépare : l’agriculture conventionnelle serait en passe de céder peu ou prou sa place. La Bretagne, qu’on disait « sacrifiée », aurait pour les décennies à venir des envies plus saines, comme l’a expliqué récemment Didier Lucas, président de la chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor, à Ouest France : « On ne peut plus continuer à produire de gros volumes non payés. Nous ne voulons plus ça : ce qui veut dire une baisse de l’élevage, davantage de prairies, la baisse des phytos, etc. La Bretagne va rester une terre d’élevage, la première de France, c’est notre socle. Mais avec moins de volumes produits, plus de lien au sol, plus de compétitivité et plus de transition environnementale Les jeunes ne veulent plus de l’exploitation de papa-maman. Nous voulons que ce soit leur projet, viable, durable, rentable. Et pas le projet de la coopérative ou de l’industriel. » À l’heure où trois départs sur quatre ne sont pas remplacés, c’est une sage décision, que les fermiers du documentaire, Michel et Béatrice, Mathieu et Annaïg, Sébastien et Elsa, ne sauraient renier. D’ailleurs, il est grand temps de partir sur leurs terres, dans le Doubs, l’Aude et la Drôme, pour découvrir comment ils pratiquent au quotidien leur si noble ouvrage.


Une collaboration fructueuse avec le renard pour Michel

Un renard en premier plan d'une ferme
« La Ligne bleue - Des fraises pour le renard ».
© Le Cinquième Rêve

« Moi qui ai pas mal étudié les campagnols et fais des pointages, on est arrivé à des 1 200 à l’hectare. 1 200 à l’hectare qui mangent chacun quelques grammes de racine, c’est énorme ! Donc, au bout d’un moment, ils ont mangé toutes les racines, raconte Michel en arpentant ses prairies naturelles sur lesquelles paissent ses vaches. Le centre de gestion a chiffré à 10 000 euros par ferme une population de campagnols. Donc 10 000 euros par ferme, c’est énorme. Qui aujourd’hui accepte de perdre 10 000 euros sur son salaire ? Dans les années 95-97, on m’a dit : “Oui, il faut utiliser la bromadiolone. Il n’y a pas d’autres solutions pour assurer vos remboursements à la banque.”Parce qu’il fallait nourrir la famille, faire vivre le troupeau, donc on était dans ce raisonnement-là. Et puis, à partir de ça, on s’est posé des questions. Y a des gens qui, comme moi, sont allés plus loin, ils ont fait beaucoup plus de traitements et puis ils sont revenus encore plus vite à dire : “Non, c’est une connerie, on arrête. On n’a pas à aller se casser le dos sur les tracteurs pour faire des traitements, et puis on n’a pas à empoisonner la nature.” Et à partir de ça s’est enclenchée ma réflexion en disant : est-ce que là on n’est pas dans un faux raisonnement ? Est-ce qu’en ne faisant rien du tout, on n’aurait pas de meilleurs résultats que si on cherchait à tout prix à aller détruire ces campagnols, alors qu’il y a des prédateurs naturels… Là, on a l’animal, c’est le renard… On sait qu’un renard par ferme, ce serait suffisant. Un renard peut couvrir 200 à 300 hectares. C’est un employé pour nous, il est toujours là. Il veille… »


Des pâturages nichés au cœur des Corbières pour Mathieu

Photo de chèvres broutant
« La Ligne bleue - Des fraises pour le renard ».
© Le Cinquième Rêve

« On a fait le choix de prendre une race rustique, la chèvre du Rove, qui n’est pas une super grande productrice en termes de volume de lait, mais par contre qui fait un lait qui est très riche. Le même jour, elles vont manger du thym, de l’aphyllanthe, du chêne vert. Toute cette diversité en termes de goût, on va le retrouver dans l’aspect gustatif des fromages, précise l’éleveur Mathieu.
On peut observer les quatre espèces de vautour qu’on a en France sur les hauts des Corbières… L’intérêt particulier du secteur pour les vautours, c’est qu’on a placé des carrés d’équarrissage collectifs à l’échelle de plusieurs élevages, qui permettent aux éleveurs de déposer les cadavres des animaux issus de la mortalité de leur troupeau. Cela apporte de la ressource alimentaire aux vautours qui sont exclusivement charognards. C’est gagnant-gagnant. Cela permet aux éleveurs de se dispenser du système d’équarrissage classique et industriel qui fait venir des camions de l’autre bout de la France et de cramer du pétrole pour venir chercher des animaux morts qui peuvent bénéficier à cette faune sauvage. »


L’oasis de Sébastien

Vue du ciel de l'exploitation agricole de Sébastien avec tous les aménagements qu'il a apporté
« La Ligne bleue - Des fraises pour le renard ».
© Le Cinquième Rêve

« Quand j’étais adolescent et que je venais sur ces parcelles, comme ça en me baladant, il n’y avait rien. Pas un oiseau, pas une libellule, pas un papillon, rien, rapporte Sébastien, à propos de la ferme familiale du Grand Laval dont il a hérité et qu’il a transformée avec Elsa, sa femme, en un véritable oasis. On a créé un système agricole qui génère des habitats. Et qui dit “habitat” dit “espèce”, c’est tout. L’écologie, c’est simple comme bonjour, d’une certaine manière. Nous, ce qu’on a fait aujourd’hui sur la ferme – polyculture, élevage, poule, brebis, arboriculture, grande culture, en interaction –, c’est notre modèle, et je ne pense pas qu’il faille le répliquer, mais par contre cette manière de travailler me semble être une bonne manière pour répondre à des questions d’économie, à ces questions de résilience des écosystèmes, et avoir une action plutôt positive sur la biodiversité. »


La Ligne bleue Des fraises pour le renard

Une révolution se prépare dans nos campagnes : à travers le pays se forment des communautés de paysans où vie domestique et vie sauvage dialoguent et négocient, jour après jour, pour le plus grand bénéfice de tous.
Des agriculteurs fraternisent avec les renards, hébergent les oiseaux migrateurs et accueillent les mauvaises herbes. Toute cette nature prétendument encombrante, inutile et nuisible, que l’agriculture conventionnelle a cherché à exterminer avec des pesticides depuis plus de cinquante ans, coexiste avec l’homme pour le bien de tous.
En suivant la vie de trois fermes emblématiques de nos régions françaises, le film nous fait découvrir un pan méconnu de la biodiversité.

Documentaire (52 min – inédit) – Réalisation Thierry Robert – Auteur Stéphane Durand – Compositeur Arnar Guđjónsson – Production Le Cinquième Rêve – Avec la participation de France Télévisions, TV5 Monde – Avec le soutien du Centre national du cinéma et de l’image animée, de la région Bourgogne-Franche-Comté, de la Procirep et de l’Angoa

Le documentaire est diffusé dans la case La Ligne bleue jeudi 17 décembre à 23.15 sur France 3
Des fraises pour le renard est à voir et à revoir sur france.tv

Publié le 15 décembre 2020
Commentaires