La course à la bombe

80e anniversaire de la création du CNRS

C’est l’une des plus secrètes des batailles de la Seconde Guerre mondiale que raconte le documentariste Nicolas Jallot : la lutte qui opposa à partir de 1939 Français et Allemands pour la mise au point de l’arme nucléaire, mobilisant scientifiques, politiques, militaires et services de renseignement. — Premier inédit de rentrée dans « La Case du siècle », dimanche à 22.40 sur France 5.

Les turbines de l’ancienne centrale électrique de Vemork (Norvège)
Les turbines de l’ancienne centrale électrique de Vemork (Norvège). © 13 Productions / CNRS Images • 2018

Des scientifiques qui alertent les autorités de leur pays sur l’imminence d’une découverte et qui acceptent de coopérer avec les militaires et les services secrets, un banquier protestant en mission secrète pour récupérer l’unique stock au monde d’un mystérieux isotope de l’eau dans une usine norvégienne... Comment avez-vous eu connaissance de cette histoire incroyable ?
Nicolas Jallot: Je réalise depuis une vingtaine d’années des documentaires sur l’Union soviétique, la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, etc. En 2015, je m’étais intéressé dans De Rouen à Hiroshima (diffusé sur France 5) à la première bombe atomique. Il était donc tout naturel que je rencontre cet épisode suffisamment méconnu pour me donner envie de lui consacrer un film. Je suis très heureux que le CNRS ait accepté de participer à sa production, car derrière une histoire méconnue se cache une autre histoire méconnue : peu de gens savent, je crois, que le Centre national de la recherche scientifique a été imaginé à la veille de la Seconde Guerre et officiellement créé en octobre 1939, alors que la France venait tout juste d’entrer dans le conflit. Il s’agissait de protéger les brevets français et d’offrir aux scientifiques une structure susceptible de recevoir des fonds pour financer leurs recherches, mais aussi d’éviter que ne se reproduise l’hécatombe de 14-18 parmi les jeunes chercheurs mobilisés en les affectant cette fois auprès du Centre. L'année 1939 est véritablement une date charnière dans la professionnalisation de la recherche. C’en est fini du Professeur Nimbus, tout le monde prend conscience que les scientifiques ont un rôle majeur à jouer dans les domaines industriel et militaire. Et, en tout cas, Irène et Frédéric Joliot-Curie, qui travaillent alors sur la fission nucléaire, jouent un rôle important dans cette création. De sorte qu’il existe un lien étroit entre les débuts du CNRS et cette course à la bombe...

... qui oppose donc la France à l’Allemagne. Pourquoi précisément ces pays ?
N. J. : Parce que ce sont eux qui ont les meilleurs chercheurs dans ce domaine et le plus grand nombre de prix Nobel ! Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, il existe un véritable axe franco-allemand en matière de recherches nucléaires. Les États-Unis sont, si j’ose dire, totalement à l’ouest — peu de recherches, en dehors de quelques laboratoires privés — et prendront le train en marche (les Soviétique leur emboîtant le pas) en y mettant, selon leurs habitudes, des moyens absolument colossaux et en récupérant les acquis européens... et nombre de scientifiques. Ce sera le projet Manhattan.

Votre film montre bien que, pour ces scientifiques, jusque-là habitués à une certaine forme de coopération internationale, c’est l’heure des choix éthiques et/ou  patriotiques...
N. J. : Dans les années 1930, la communauté des spécialistes de l’atome est extrêmement soudée. Albert Einstein, Leo Szilard, Otto Hahn, les époux Joliot-Curie, Werner Heisenberg, Hans von Halban... se connaissent, correspondent, échangent, se rencontrent (notamment à Solvay en Belgique), s’estiment, parfois travaillent ensemble. La guerre remet tout en question, coupe les communications entre ces chercheurs, et c’est effectivement pour chacun le moment des choix personnels. Einstein et Szilard émigrent aux États-Unis, Otto Hahn reste en Allemagne tout en étant opposé au nazisme, Heisenberg accepte, lui, de travailler pour le régime, les époux Joliot-Curie, proches du Parti communiste, se mettent au service du gouvernement Daladier.

Il y a quelque chose d’un peu tragique dans cette situation et dans cette archive où Frédéric Joliot-Curie évoque les futurs bienfaits de l’énergie nucléaire... alors que l’on sait que l’objectif prioritaire était la fabrication de la bombe.
N. J. : Effectivement, Joliot-Curie était de ceux qui pensaient que la science amène plus de bien que de mal si l’on sait la maîtriser. Des années plus tard, des scientifiques associés au projet Manhattan, en découvrant l’ampleur du bombardement d’Hiroshima, ont dit regretter leur participation à une telle entreprise. Qu’aurait-il fallu faire ? Laisser l’autre camp parvenir le premier à la bombe ?

D’autant que vous montrez aussi que, faute de renseignements suffisamment précis sur l’avancée des recherches allemandes, les Alliés ont été contraints d’envisager la pire des hypothèses...
N. J. : Le risque était bien réel. Heisenberg était considéré par ses pairs, et notamment par Einstein, comme l’un des esprits les plus doués de sa génération. Certes, les Allemands étaient gênés dans leurs recherches par le fait de vivre dans un pays en guerre mais, sur le plan technologique, ils étaient incontestablement très en avance. Et on peut imaginer que, sans ce conflit, c’est Heisenberg qui aurait mis au point la bombe atomique. Il demeure cependant un certain mystère autour de cette figure de savant. Élève d’Otto Hahn, il était considéré comme un « Juif blanc » en raison de ses amitiés et de son peu de ferveur pour le nazisme. Il n’en a pas moins accepté de travailler pour le IIIe Reich. On ne saura sans doute jamais le fin mot de tout cela, mais certains affirment qu’Heisenberg aurait volontairement ralenti ses travaux. Il aurait voulu être le premier... mais pas au profit d’Hitler.

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

À suivre

Depuis Le IIIe Reich n'aura pas la bombe, Nicolas Jallot a réalisé Afghanistan, l'héritage des french doctors (production Interscoop, avec la participation de France Télévisions), qui sera diffusé prochainement sur France 2 dans la case « Infrarouge » à l'occasion du 40e anniversaire de l'invasion soviétique en Afghanistan.

Le IIIe Reich n’aura pas la bombe... en résumé

Au mois d’août 1939, tandis que l’Allemagne nazie étend sa domination sur l’Europe, le physicien Albert Einstein, réfugié aux États-Unis, alerte le président Roosevelt : en décembre 1938, une équipe de scientifiques de l’université de Berlin a découvert la « fission nucléaire », ce qu’a confirmé une équipe parisienne du Collège de France. Français et Allemands parviendront d’ici peu à fabriquer une arme nouvelle d’une puissance inimaginable. En Allemagne, Werner Heisenberg est le scientifique le plus talentueux et le plus avancé en matière nucléaire. En France, les recherches se déroulent sous l’égide du couple formé par Irène et Frédéric Joliot-Curie et, à partir d’octobre 1939, sous la tutelle d’un organisme nouvellement créé, le CNRS.
Une folle course contre la montre s’engage alors, mobilisant scientifiques, politiques et services secrets. Car, pour avancer dans leurs travaux, les scientifiques allemands et français ont besoin d’une substance rarissime produite par une seule usine au monde, en Norvège : l’eau lourde. Qui aura l’eau lourde aura la maîtrise de l’énergie nucléaire.
C’est la plus incroyable et la plus secrète des batailles de la Seconde Guerre mondiale, la « bataille de l’eau lourde ».
Le IIIe Reich n'aura pas la bombe raconte cet épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale à travers des témoignages inédits, des archives et des extraits d’un film de fiction de 1948, La Bataille de l’eau lourde, où les principaux protagonistes interprétaient leur propre rôle.

Documentaire (52 min – inédit) - Écrit et réalisé par  Nicolas Jallot - Commentaire Eric Herson-Macarel – Conseiller historique Denis Guthleben / CNRS – Production 13 Productions et CNRS Images, avec la participation de France Télévisions, du Ministère des Armées Secrétariat général pour l'administration Direction des patrimoines de la mémoire des archives, du Centre national du cinéma et de l'image animée, de Autentic GmbH, de la RTBF, de la NRK, de Radio Canada et ici RDI, de Czeska Televize, de Histoire, avec le soutien de la Procirep et de la Fondation d'entreprise Carac

Les intervenants :
Rainer Karlsch, historien, spécialiste de la science allemande, Berlin - Hélène Joliot-Curie-Langevin, physicienne, directrice de recherche, CNRS - Denis Guthleben, historien, CNRS - Alexis Nuttin, physicien, université de Grenoble-Alpes - Irène Frachon, médecin, petite-fille de Jacques Allier - Tor Nicolaysen, ami des résistants - Günhild Luras, historienne - Corine Defrance, historienne, directrice de recherche, CNRS - Egidius Fechter, physicien, directeur du musée de l’Atome, Haigerloch - Hilde Widvey, employée des ferries du lac Tinn

Le IIIe Reich n'aura pas la bombe est diffusé dimanche 22 septembre à 22.40 sur France 5 
À voir et revoir sur france.tv 

Publié le 20/09/2019
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